Le théâtre entre la vie et la mort

Pauline Bureau a écrit et met en scène « Pour autrui » autour de la GPA (gestation pour autrui). Milo Rau, directeur du NTGent, a conçu et met en scène « Grief & beauty », autour du choix de la fin de vie et de l’adieu. Marcel Bozonnet donne vie à « La rue », fameux roman halluciné d’Isroel Rabon et reprend son increvable et magnifique « Princesse de Clèves ».

Scène de "La rue" © Pascal Gely Scène de "La rue" © Pascal Gely

La pièce de Pauline Bureau commence par un histoire d’amour rondement menée. Liz et Alexandre, tous deux en déplacement professionnel, avaient peu de chance de se rencontrer. Mais à aéroport de Francfort Liz laisse tomber son passeport, Alexandre le ramasse et la cherche pour lui rendre. Cela aurait pu en rester là. Mais la neige est telle que tous les vols pour Paris sont annulés. Alexandre ne peut attendre, il loue une voiture et propose à Liz de l’emmener. Elle le suit. Ils ne vont plus se quitter. La voilà enceinte.

C’est là que tout se gâte : elle fait une fausse couche, les analyses détectent un cancer, l’hystérectomie qui s’en suit l’empêche d’avoir un enfant. Sa sœur, sage-femme dans un hôpital de San Francisco, lui parle d’une amie , mère de deux enfants, qui pourrait porter son bébé comme la loi américaine le permet. Liz veut s’engager dans cette démarche : avoir son enfant via une mère porteuse. Alexandre est réticent. Passionnant débat au sein du couple.Mais le débat tourne court. A la séquence suivante, Alexandre est convaincu. Comment ? On ne le saura pas. Dommageable ellipse qui nous prive de ce que le théâtre idolâtre : le conflit.

Dès lors la suite est par trop prévisible : contact avec la mère porteuse et avec l’organisme qui s’occupe ( y compris des aspects financiers non négligeables), voyage outre atlantique avant l’échéance, naissance du bébé dans le ventre de l’une et porté dans les bras de l’autre. Le ressort dramatique, sans anicroches, faiblit . Comme le monde est beau, comme ces gens sont gentils, hormis le méchant fonctionnaire français représentant la loi française plutôt hypocrite sur le sujet de la PMA, séquence tournée en faible farce. On s’accroche cependant à un personnage à facettes, la mère de Liz, auquel l’actrice Martine Chevalier donne une vraie densité mais ces personnages sont trop rares et d’autres trop caricaturaux ou réduits à une fonction. Ce n’est pas avec des bons sentiments qu’on fait du bon théâtre pour paraphraser Gide.

Johanna et les autres

Après Family (lireici), Milo Rau, directeur du NTGent, poursuit sa Trilogie de la vie privée avec Grief & Beauty (deuil et beauté). Et, selon son manifeste (lireici), il associe amateurs et professionnels. Ils sont quatre en scène,chacun va traiter de son rapport à la mort et de la fin de vie. Cependant, la personne qui domine et obsède le spectacle, n’est pas là. Et pour cause. Scène filmée par une caméra fixe disposée au-dessus d’elle, on assiste aux derniers instants de Johanna, une fin de vie décidée, entourée des siens. La pilule fatidique avalée, les derniers mots dits, l’ultime regard derrière ses lunettes associée à ce qui semble être un sourire, puis les yeux qui se ferment. Quelques instants de suspension (encore vivante ? déjà morte?) et des mains gantées viennent ôter les lunettes puis réunir ses mains, esquissant une caresse sur la joue de la déjà disparue.

A côté de cette séquence obsédante aux images calmement violentes, la présence physique des acteurs sur le plateau a du mal à s’imposer et leurs histoires à faire le poids. Si Family a été perçu comme un spectacle sur le suicide (collectif), Grief & Beauty le sera « probablement comme une une pièce sur l’euthanasie » note Milo Rau qui dit avoir été très impressionné par la sérénité de Johanna au moment de mourir. Aux saluts, les acteurs nous regardent, mais au-dessus d’eux, le visage figé et filmé de Johanna nous regarde aussi. C’est d’abord elle qu’on applaudit même si elle n’est plus en mesure de le savoir et d’en être heureuse. Heureuse ?

Le fantôme de Rabon

Heureux, Isroël Rabon semble jamais l’avoir été . Ni de son vivant, ni après sa mort si l'on peut dire. Peu après le début de l’adaptation (libre) de son roman La rue par Marcel Bozonnet (et Jean-Pierre Jourdain), apparaît son fantôme :

« Je me nomme Isroël Rabon. J’ai écrit cette histoire, l’histoire d’un soldat démobilisé, l’histoire d’un vagabond. J’ai d’abord été vivant. Je suis né en 1900, à Balut, faubourg de Lódz, porté par la misère, la crasse et le bruit des métiers à tisser. À quatorze ans, on disait de moi que j’étais un poète surréaliste. J’étais peintre aussi. Orphelin très jeune, j’ai vécu en vagabond jusqu’à ce que je sois enrôlé dans l’armée polonaise et envoyé au front contre les Bolcheviks en 1918. » Il deviendra journaliste, directeur de revue, écrivain, traducteur de Rilke ou Baudelaire, en yiddish .

SQtanislas Roquette dans  "La rue" © Pascal Gely SQtanislas Roquette dans "La rue" © Pascal Gely

Le fantôme poursuit, dépassant les frontières du roman : « J’ai été fusillé par l’Einsatzkommando n°9 en 1942, dans la forêt de Ponary, à huit kilomètres ‘de Vilnius, la ville où je m’étais réfugié. Et j’ai vu au fond d’une faille énorme et béante, j’ai vu les morts. Pour l’heure, ayant déserté mon corps, je voltige et je flotte dans l’air. » Le soldat erre, sa marionnette le suit comme son ombre. On le retrouve enfant auprès de sa mère et d’un vieux marionnettiste juif. Le voici en Ukraine dans des tranchées gelées éventrant un cheval de trait pour se réchauffer dans se entrailles. La réalité et son hallucination se confondent. Le voici, après guerre, éternel revenant, fréquentant un cirque où il se rapproche de Josefa, danseuse et acrobate, tournant avec une roue, évoquant la vie de son amoureux abrégée d’un coup de couteau. Ils se séparent à  Lodz Le soldat s’en va travailler dans les mines de charbon de Katowice en Pologne. On l’embauche. « Le lendemain, je suis descendu sous terre. Et la terre fut ensevelie et je fus enseveli avec elle. Dehors, il neigeait 

De la rue à la princesse

On comprend que Marcel Bozonnet ait eu envie d'adapter au théâtre ce roman « inclassable, déroutant » comme l’écrit Rachel Ertel, sa traductrice et grande spécialiste de la littérature yiddish. Et il a su recréer en la réinventant l’atmosphère su particulière de ce roman où le lecteur perd ses repères. Est-ce réel ? Rêvé ? Halluciné? Il en va de même pour le spectateur. Bozonnet a su bien s’entourer en réunissant,en autres, Emilie Valentin (créatrice des marionnettes) et Renato Bianchi (créateur des costumes,un complice de longue date), Judith Ertel, dramaturgie), Jean Sclavis( le comédien manipulateur), la  tonique circassienne Lucie Lastella et dans le rôle du soldat Stanislas Roquette. Marcel Bozonnet nous rappelle ce que disait Antoine Vitez : « la souveraineté du théâtre c’est précisément de pouvoir représenter l’irreprésentable, c’est à dire incarner le fantôme ». Pour lequel la vie et la mort, le rêve et l’hallucination, c’est tout comme.

En attendant de retrouver La rue début octobre, profitez-en, si vous ne l’avez pas vu, et même si vous l’ avez vu lors de sa création en 1966 ou des tournées qui s’en suivirent, d’aller voir Marcel Bozonnet, seul dans La princesse de Clèves , son spectacle aussi chéri que fétiche, honorant ô combien la langue de Madame de Lafayette.

-Pour autrui Théâtre de la Colline, jusqu’au 17 oct. Puis tournée : 25 et 26 nov Le Bateau Feu,Scène nationale de Dunkerque,.5 et 6 janv Les Quinconces L’Espal, Scène nationale du Mans ; 20 et 21 janv Le Volcan,Scène nationale du Havre ; 28 et 29 janv L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône ; 4 fév L’Avant-Seine, Théâtre de Colombes ; 9 et 10 fév La Piscine Firmin Gémier à Châtenay-Malabry ; 22 fév Scènes du Golfe,Vannes ; 9 et 10 mars La Comédie de Colmar, Centre dramatique national ; du 15 au 18 mars , La Comédie de Saint-Étienne,Centre dramatique national ; 22 et 23 mars,La Filature, Scène nationale de Mulhouse ;du 29 mars au 1er avril Théâtre Dijon-Bourgogne – Centre dramatique national.

-Grief & Beauty, après une première série de représentations du 22 au 25 sept au NTGent et avant d’y revenir en nov du 24 au 27, le spectacle passera par le Tandem de Douai-Arras les 12 et 13oct, puis Amsterdam du 22 au 24 oct, Rotterdam le 5 nov, Villeneuve d’Ascq dans le cadre du festival « NEXT » du 16 au 18 nov .

-La rue s’est donné à la salle de répétition du Théâtre du soleil du 15 au 25 sept, le spectacle y sera de nouveau à l’affiche du 5 au 10 oct. Entre temps, Marcel Bozonnet reprendra au même endroit sa légendaire Princesse de Clèves du 28 sept au 2 oct.

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