Dessins et destin de Jacques Lecoq, un homme tout en mouvement

Plus que toute autre école artistique hexagonale, celle de Lecoq est connue dans le monde entier. Le corps en mouvement en est l’emblème ; le masque neutre, la mascotte. Jacques Lecoq a consigné son travail dans « Le Corps poétique ». Mais qui était-il ? Patrick, son fils aîné, publie l’album d’une vie, illustré par ses innombrables dessins.

Jacques Lecoq et le masque neutre de Sartori © dr Jacques Lecoq et le masque neutre de Sartori © dr

Jacques Lecoq et le masque neutre de Sartori © dr Jacques Lecoq et le masque neutre de Sartori © dr

Très tôt, le corps en mouvement fut la passion et l’obsession de Jacques Lecoq. A vingt ans, en janvier 1941, pour devenir moniteur, il s’inscrit à l’Ecole d’éducation physique et de sports de Bagatelle dirigée par Jean-Marie Conty. En juillet de la même année, il assiste à 800 mètres. Ce n’est pas une course de demi-fond, mais une performance organisée par Jean-Louis Barrault au stade Roland-Garros où l’on voit, en file indienne, en action et en slip, les corps jeunes et joliment musclés de Barrault, Alain Cuny, Jean Marais, Georges Marchal, Jacques Duphilo et bien d’autres. Pour Lecoq, c’est une révélation. Pour Gabriel Cousin tout autant.

Des Aurochs à Jean Dasté

Ils en parleront sans doute lorsqu’ils se rencontrent (amitié durable) sur le quai de la gare de Saint-Gervais en juillet 1943 pour aller encadrer un stage d’alpinisme pour des jeunes de Clichy. L’année suivante, les deux amis font partie d’un petit groupe qui, fuyant la police allemande (Violette, la sœur ainée de Lecoq, a été arrêtée et partira au camp de Ravensbrück d’où elle reviendra), s’isole dans une forêt du côté de Fontainebleau. Garçons et filles y mènent « une recherche d’expression corporelle sur des bases d’improvisation », inventent des saynètes et se baptisent « Les Aurochs ». Prémices lointaines mais fondatrices de sa future école.

Lecoq dessine déjà, il dessinera toute sa vie et c’est un aspect méconnu de sa personne qui éclate dans toutes les pages ou presque de ce livre. Dessins décomposant des mouvements du corps, affiches,logo (pour les Aurochs), croquis accompagnant sa vie foisonnante qui, à la Libération, dans le sillage de « Travail et Culture », va multiplier les rencontres et saisir des opportunités.

En 1945, il rejoint Jean Dasté à Grenoble, Cousin le suit mais se consacre désormais à l’écriture. Via Dasté et son épouse Marie-Hélène, fille de Jacques Copeau, Lecoq découvre l’esprit du Vieux Colombier et le masque noble, inspiré des masques japonais du nô chers à Copeau. Lecoq  travaille dansla troupe de Dasté presque deux ans et s’occupe de l’entraînement physique des acteurs qu’il accompagne de dessins. Sa pédagogie trouve là ses premiers jalons. Musy Haffner, l’épouse de Jacques Lecoq et mère de Patrick, suit Dasté à Saint-Etienne. Le couple se sépare, le fils ne retrouvera son père que dix-sept ans plus tard.

Revenu à Paris, Jacques Lecoq donne des cours d’expression corporelle chez son premier maître, Jean-Marie Conty. Il tâtonne, se cherche. Il sait que le métier d’acteur n’est pas pour lui,il se sent plus proche dumime, mais le mime est, à ses yeux, trop corseté. « Je voudrais m’exprimer sur un plan plus élevé », écrit-il dans son journal.

Sartori et Strehler

Deux de ses élèves italiens, Lieta Papafava et Gianfranco De Bosio, vont l’entraîner sur le chemin de l’Italie, huit ans durant. D’abord à Padoue où il rencontre le peintre et sculpteur Amleto Sartori qui va réaliser pour lui toute une série de masques. Puis à Milan, au Piccolo Teatro auprès de Giorgio Strehler pour qui Sartori réalisera le masque d’Arlequin. On l’appelle ici et là en Italie pour « mettre en mouvement » les acteurs d’un spectacle, il rencontre Dario Fo avec lequel il réalise un film publicitaire. Il fait aussi des sauts pour travailler à Paris avant de revenir y vivre, après avoir « chorégraphié » une soixantaine de spectacles en Italie.

Plusieurs fois Jean-Louis Barrault a essayé de se rapprocher de lui, de le prendre comme collaborateur. Lecoq, méfiant,ne donne pas suite. Et le 4 décembre 1956, rue d’Amsterdam,il ouvre son école. Il doute encore mais la certitude affleure et s’affirme au fil des années : « Ce pays qui me ressemble est ce lieu de l’Ecole où la recherche, la connaissance, l’éducation restent le noyau vivant. Mais une école sans but n’est que gratuite, un jeu pur valable en lui-même, mais sans projection. Elle doit servir des troupes, mais pas la mienne. On ne peut faire les deux, il faut choisir et je crois que j’ai choisi.» C’est là sa force et l’ancrage de sa phénoménale influence. Ariane Mnouchkine, Christoph Marthaler, Luc Bondy, Philipe Avron, Claude Evrard et tant d’autres passeront les portes de cette école bientôt connue de Moscou à Santiago du Chili. Elle connaîtra différentes adresses avant de s’installer en 1976 dans une ancienne salle de boxe, au 57 rue du Faubourg-Saint-Denis, dans le Xe arrondissement de Paris où elle est toujours.

Une école Lecoq en Norvège

Parallèlement, la route de Lecoq croisera celle de la compagnie Jacques Fabbri, de Jean Vilar au temps du TNP, du Théâtre de la Ville de Jean Mercure. Il créera aussi sa compagnie (avec Hélène Châtelain, Liliane de Kermadec, Edouardo Manet, Yves Kerboul, etc.). D’anciens élèves deviendront professeurs de l’Ecole. Jacques Lecoq enseignera jusqu’au bout, donnant un dernier cours quatre jours avant sa mort le 19 janvier 1999. L’école continuera. Elle fête cette année ses soixante ans.

Une photo datée de juin 1995 (fin des cours) montre Jacques Lecoq, entouré des professeurs de l’école, devant un buffet d’adieu pour lequel chaque élève dont de nombreux étrangers a préparé un plat de son pays. A sa droite, une femme brune, Sandra Mladenovitch. Une quinzaine d’années auparavant, elle était allée à Besançon former les acteurs de La Roulotte, la troupe alors balbutiante, dirigée par Jean-Luc Lagarce dont elle restera proche. Après la disparition de Lecoq, elle s’installe au nord de la Norvège (pays où Lecoq avait séjourné en 1951 avec sa sœur Violette) où elle fonde une école Lecoq qui vit désormais sans elle. Sandra vient de mourir emportée par une saloperie. Cet article lui est dédié.

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvement par Patrick Lecoq, éditions Actes Sud, 304 p., 300 illustrations en quadri, 32€.

Le Corps poétique de Jacques Lecoq paraît dans une nouvelle édition, chez le même éditeur.

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