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Billet de blog 26 oct. 2021

Sylvain Creuzevault et sa troupe cabajoutisent à merveille "Les frères Karamazov "

Après « Les Démons », « Le Grand inquisiteur », et des spectacles travaillés avec des amateurs (« Les carnets du sous-sol », « Crime et châtiment »), Sylvain Creuzevault et sa compagnie Le singe parachèvent en toute beauté leurs années Dostoïevski avec l’ultime chef d’œuvre du romancier russe vigoureusement adapté sous l’impulsion du cabajoutis. Du quoi ?

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Scène des "Frères Karamazov" © Simon Gosselin

Au moment où Sylvain Creuzevault et sa compagnie Le singe présentent leur nouvelle création, Les frères Karamazov d’après Dostoïevski, la revue Théâtre/ public ouvre son numéro de septembre-octobre par un grand entretien avec le metteur en scène mené par Olivier Neveux. L’entretien porte sur des spectacles antérieurs, en particulier Angelus Novus (lire ici). Il n’ y est pas question, explicitement, de Dostoievski. Cependant Creuzevault avance une notion trouvée dans un texte de Balzac (il ne sait plus lequel), le cabajoutis. Le cabajoutis  consiste à  «  exprimer une manière de bâtir, prise dans le temps, et qui forme une unité faite d’hétérogénéités: tu bâtis sur le bâti existant, tu apportes une autre forme que celles qui existent auparavant, une forme nouvelle pour une nouvelle fonction nécessaire, les matériaux tout à coup ne sont plus les mêmes qu’à l‘époque antérieure, on agence, une forme d’unité a été surmontée ». Plus loin Creuzevault ajoute « le nouveau fait de restes, le nouveau fait avec ce qui traîne, l’utile astuce, une poétique de la matière... » . Et il conclut : Je comprends alors que j’appartiens, que je veux appartenir, à une généalogie de praticiens qui préfèrent laisser voir dans ce qu’il font la trace des outils de fabrication, du travail, des gestes. Je ne veux pas que le travail disparaisse dans le produit »etc. On ne saurait imaginer meilleur résumé de son travail sur les Karamazov (jeu, traitement de l’espace par le vide, atomisation des éléments, changement de rythme, etc).

Son adaptation et mise en scène du dernier grand roman de Dostoïevski à partir de la traduction d’André Markowicz mais en s’en détachant, est un très bel exemple de cabajoutis. Cela commence avant même le début du spectacle par une actrice qui colle sur le bord du rideau de fer des mots renvoyant au roman, et en particulier à ce personnages qui en est l’une des ombres : Smerdiakov, le bâtard (né d’un viol) des trois frères Karamazov, Ivan Dmitri et Alexei. Le spectacle fourmille ainsi d’éclairages latéraux ponctuels, de virgules narratives, visuelles. Plus tard, on pourra lire sur un mur blanc des autres mots en lettres noires  « Snéguiriov filassse : Ilioucha fils de lâche : si dieu est mo t, tout est permis/ Compassion piège à cons » ; le « r » de mort, étant tombé, reste le mot. Lequel en profite pour disserter sur la vie russe, la mort, l’existence de dieu, le socialisme, l’injustice.

Si certains personnages sont passés à la trappe, le roman conserve son armature et ses quatre parties . Le plaisir des actrices et des acteurs à être là, à jubiler dans le tutoiement de cet univers fouillis, contamine le public. Les trois frères, Dmitri (Vladislav Galard), Alexei (Arthur Igual), Ivan (Sylvain Creuzevault) et leur abject de père Fiodor (Nicolas Bouchaud), le monastère avec la haute figure du Starets Zosime (Sacha Lolov), les amours divers de deux femmes Katerina Ivanovna (Blanche Ripoche) et Grouchenka (Servane Ducorps).... Comme Frédéric Noaille (Sneguinov et Rakitine), la plupart, non sans plaisir, jouent aussi plusieurs petits rôles. Tous sont des actrices et des acteurs familiers des spectacles de Creuzevault, tous ou presque étaient déjà dans précédent Dostoïevski il y a deux ans, Les démons (lire ici). Un noyau de troupe s’est ainsi constituée au fil des années, une ruche dont les abeilles ne s’interdisent pas d’aller butiner ailleurs , un groupe que l’on verrait bien à la tête d’un grand théâtre.

Scène des" Frères Karamazov" © Simon Gosselin

Les Karamazov, eux, ne forment pas une famille unie, les enfants n’ont pas été élevés ensemble, une mère est partie, une autre est morte, leur père n’est pas un exemple de vertu et de probité, il aime la même fille que l’un de ses fils, Creuzevault en fait un patron de boites de nuit, la taverne du roman « Villa capitale » devient une discothèque. La force du travail, la constante tension du plateau éprise de légèreté, c’est qu’elles sont le fait d’une équipe constituée et animée par un maître de jeu à la fois ouvert et hors pair.

Tout se construit selon deux pôles : l’œuvre adaptée avec une jouissance irrévérencieuse sans pour autant sombrer dans une actualisation stérile et putassière, et d’une sollicitation permanente des acteurs (plus associés que dirigés) , tous au top, tous heureux d’être là et de nous faire partager leur joie. On le devine, Creuzevault fait autorité sans se conduire comme un chef autoritaire. C’est un capitaine attentif et respecté, qui tient bon la barre, chacun.e à son poste, il est le premier à être une force de propositions et à en solliciter d’autres. D’où la fluidité et la diversité du spectacle qui relance l’intérêt et permet aux temps longs de prendre leurs aises. Les spectateurs sont là, à l’écoute, excités comme des puces par tout ce qui advient. Plusieurs fois, par des textes projetés, on les aide à cheminer dans les ramifications multiples et complexe du dernier roman de Dostoïevski dont nombre de spectateur ne connaissent que le titre.

Bref un formidable cabajoutis. Après des années dans les bras de Dostoïevski, Creuzevault et son Singe vont aborder dans les années qui viennent un autre continent considérable, une œuvre majeure du XXe siècle : L’esthétique de la résistance de Peter Weiss.

Odéon-Théâtre de l’Europe, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris jusqu’au 13 nov ;L’Empreinte , Scène nationale Brive-Tulle les 23 et 24 nov ;Théâtre des 13 Vents, CDN de Montpellier du 12 au 14 janv ; Points communs ,Scène nationale de Cergy-Pontoise les 17 et 18 fév ; Théâtre national de Strasbourg du 11 au 19 mars ;Bonlieu, Scène nationale d’Annecy les 24 et 25 mars ; La Coursive, Scène nationale de La Rochelle les 13 et 14 avril ; teatro nacional São João, Porto, les 29 et 30 avril.

théâtre/public N 241, Editions théâtrales, 128p, 16,90€

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