Philippe Caubère : l’imputrescible jeunesse de Ferdinand Faure

Les années passent, le corps de l’acteur Philippe Caubère fait front autant que possible, son double, Ferdinand Faure reste jeune, éternellement, il n’en finit pas de raconter de nouveaux épisodes de sa jeunesse. En voici trois de plus. Son métier, c’est de « faire l’andouille » comme disait la mère de Ferdinand avec son fichu à carreaux, sa couture et son petit sac à main.

Scène du spectacle "La casino de Namur" © Michèle Laurent Scène du spectacle "La casino de Namur" © Michèle Laurent
Au beau milieu du Casino de Namur, sortant de son personnage de Ferdinand Faure tout en le gardant au creux de lui, Philippe Caubère s’avance vers le public et le prend à témoin, mettant dans sa poche les nombreux fidèles (lesquels commencent à rire dès la première réplique) qui le suivent, dit-il, « depuis plus de trente ans ». Eh oui. Cela ne rajeunit pas l’acteur mais cela laisse de marbre son personnage Ferdinand Faure qui, une bonne fois pour toutes, a décidé de rester éternellement jeune, de ne raconter que ça, sa jeunesse.

Faire l’andouille

Et c’est parti pour trois épisodes, ou « contes » comme il est dit dans le programme. « Il appelle ça des contes, madame Colomer, ses petites histoires où on ne comprend rien, des contes, vous vous rendez compte, madame Colomer ? », croit-on entendre la mère de Ferdinand converser une fois encore avec sa femme de ménage espagnole, deux personnages qui faisaient le bonheur de ses premiers spectacles il y a, eh oui, plus de trente ans.

Et c’est parti en alternance pour Clémence un soir (soit deux épisodes : La Baleine et Le Camp naturiste), et Le Casino de Namur l’autre soir, « conte » plus court qui s’étoffera ultérieurement d’un second épisode où l’on entrera enfin dans le casino. L’ensemble porte un titre : Adieu Ferdinand !, c’est un gag assurément, un gros mensonge comme le furent tant de fois les adieux au music-hall de Charles Trenet. Il ne peut pas nous quitter comme ça.

Au fil des années, Philippe Caubère s’est mis à jouer de plus en plus avec le public qui ne demandait que ça : des signes de connivence. Les jeunes d’hier devenus parents ont contaminé leurs enfants devenus ados, on vient voir le phénomène, il attire comme un aimant tous les élèves des cours d’art dramatique. Et pour cause puisque c’est l’histoire d’un acteur qui raconte sa vie d’acteur, le roman vrai, augmenté, exagéré (plus que fictif) de sa vie et de ses proches, de sa mère à Ariane Mnouchkine dont il fut l’un des acteurs phares et le Molière du film éponyme, puis son départ du Théâtre du Soleil (de l’ordre de la rupture amoureuse et maternelle), ses errances, les aléas du métier, le gouffre d’incertitude. Et,  miracle, au bord de la perdition, un geste fondateur : en 1980, devant Jean-Pierre Tailhade et Clémence Massart (sa compagne de l’époque), il improvise sa vie, des dizaines d’heures d’enregistrement. Un trésor où, aujourd’hui encore, il n’en finit pas de puiser. Un trésor qui va le sauver, le magnifier, l’entraîner dans un périple inouï, et en même temps le tenir dans ses rets, dans une addiction.

Le geste précède le mot

Le voici donc encore une fois au Théâtre de l’Athénée, là où rôde encore avec un peu d’imagination le fantôme de Louis Jouvet. C’est un des théâtres chers à Philippe Caubère tout autant qu’à Ferdinand Faure. A Paris, on les avait vus au Théâtre Tristan Bernard, au Théâtre Hebertot, au Théâtre de la Renaissance , et puis un jour à l’automne 1994, après Avignon, ils s’installent au Théâtre de l’Athénée pour y faire se succéder tous les épisodes du Roman d’un acteur (dédié « à Ariane et au public »), quarante heures de spectacle, à raison de trois heures trente par épisode, onze en tout. Depuis, c’est là qu’ils reviennent.

Au Festival d’Avignon, l’ex-Aixois qu’est Philippe Caubère avait commencé dans le Off à la Condition des soies avec La Danse du diable pour atteindre le In avec Le Roman d’un acteur au Cloître des Carmes (à l’invitation d’Alain Crombecque). Ces dernières années, il émargeait dans le Off au Théâtre des Carmes, souvent invité par son ami feu André Benedetto. L’été prochain, il sera au Théâtre du Chêne noir. Entre Paris et Avignon, il joue partout en province, centres dramatiques, scènes nationales ou festivals. Difficile pour lui de sortir du roman de sa vie. Cela lui arrive parfois (quelques films) mais c’est plus fort que lui, Ferdinand Faure le réveille la nuit, « on ne va pas se quitter comme ça, dis », et c’est reparti pour un, deux, trois épisodes et plus encore. Ça n’en finira jamais. Et le public en redemande.

La première soirée commence par le couple que forment Clémence et Ferdinand. Ils se sont mariés à la Cartoucherie devant tout le Théâtre du Soleil, se jurant de laisser l’autre aller voir ailleurs à sa guise. Evidemment, ce n’est pas si simple. On connaît bien ces deux personnages. Le public reconnaît Clémence sans hésiter lorsque l’acteur pose un de ses pouces sur son menton, signe d’immédiate reconnaissance. C’est une des grandes forces de Caubère : ses personnages sont reconnaissables par un détail qui dit le tout, un geste, une façon de marcher, d’écarquiller les yeux, de traîner la jambe, de tirer sur une pipe ou d’écarter les bras (Ariane). Le ton de la voix, les tics de langage, viennent après. La parole de Caubère, héritier des saltimbanques, des bateleurs de foire et de la commedia dell’arte, part de son corps ; le geste précède le mot. Le corps de l’acteur Caubère n’a plus l’âge de son personnage avec lequel il coïncidait encore il y a vingt ans. Alors il fait comme si. Il se roule par terre, il cabriole. Il fait le jeune. Il nous embobine. Et on aime ça.

Ariane ad vitam...

Cependant, pour un spectateur qui, comme moi, a tout vu ou presque, qui connaît par cœur le cœur d’artichaut et la bite toujours prête à bander de Ferdinand (qui ne saurait rivaliser avec celle de son ami-acteur Bruno toujours en rut), qui sait que Clémence est une perpétuelle inquiète redoutant de se retrouver seule au monde, cette première partie de Clémence a des allures de redite. Ce n’est pas le cas de la seconde partie qui nous entraîne sur la côte Atlantique dans le camp naturiste de Montalivet où Ferdinand et Clémence louent un bungalow, celui où, apprennent-ils, avaient logé Ariane et Violaine venues l’été précédent. Ariane, fée et sorcière, est toujours en embuscade dans n’importe quel épisode des vies réinventées de Caubère, même quand on est loin de la Cartoucherie. C’est à la fois une obsession, une mascotte et un porte-bonheur.

Le second soir, Le Casino de Namur nous entraîne en Belgique dans un pays où d’autres épisodes nous avaient raconté les errances de Ferdinand après avoir quitté le Théâtre du Soleil. Mais on ignorait tout de cette histoire de casino. C’est réjouissant. Le casino de Namur, les personnages en parlent lors d’une soirée (c’est là que Caubère est diabolique et unique : quand il interprète cinq, six ou sept personnages à la fois). On reste à la porte de cet établissement de jeu, on n’y entre pas, pas encore. Il a trop de choses à dire, Ferdinand, cela sera pour la prochaine fois, l’année prochaine peut-être. Alors Caubère se tourne une fois encore vers nous et se met de notre côté : « Il [Ferdinand] n’arrête pas de nous parler du casino de Namur et on n’y entre même pas, vous vous rendez compte ? »

Clémence, les 29 et 31 déc à 20h puis les 3, 6, 9 (19h) et 12 janvier. Le Casino de Namur à 20h le 30 déc, puis le 2 (19h), 5, 7 (16h), 10, 13 et 14 janvier (16h), au Théâtre de l’Athénée. Jusqu'au 14 janvier.

La Danse du diable, un film de Bernard Martigues, réalisé lors de la reprise du spectacle au Théâtre de l’Athénée en 2016, deux DVD, diffusion Malavidafilms.

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