Pas de faux pas dans les nouvelles de Maupassant

Marie-Louise Bischofberger a eu la bonne idée de circuler dans les nouvelles de Maupassant à travers plusieurs spectacles. Voici le premier, « Café Maupassant », un théâtre-estaminet. Les acteurs boivent du petit lait en interprétant ces nouvelles écrites sans un mot de trop. Les spectateurs en redemandent. Ça tombe bien, tous vont remettre ça.

Dans Les Tombales, l’une des dernières nouvelles de Maupassant datant de 1892 – l’écrivain mourra l’année suivante des suites de la syphilis à l’âge de 42 ans –, cinq hommes qui se connaissent depuis longtemps se retrouvent dans un salon. Un rite. Ils passent en revue les nouvelles du jour et à la fin du repas attendent le moment où l’un d’entre eux, Joseph de Burdon, racontera une histoire.

« Ce n’était point un débauché ni un dépravé, mais un curieux, un joyeux encore jeune ; car il avait à peine quarante ans », écrit Maupassant qui a à peu près le même âge quand il écrit cette nouvelle. « Il tirait de ses observations, de ses aventures, de tout ce qu’il voyait, rencontrait et trouvait, des anecdotes de roman comique et philosophique en même temps, et des remarques humoristiques qui lui faisaient par la ville une grande réputation d’intelligence », écrit Maupassant à propos de Joseph qui lui ressemble en bien des points.

Du Tonkin au tapin

C’est une nouvelle ramassée en quelques feuillets qui piège le lecteur autant que le personnage de Joseph. Maupassant passe très vite la parole à son personnage. Allant fumer un cigare au cimetière de Montmartre, le narrateur fait saliver ses amis (et Maupassant son lecteur) en évoquant les morts de différents cimetières parisiens avant d’aborder le sujet de son histoire. Que voici : à deux pas d’une tombe où il vient de saluer l’une de ses anciennes maîtresses, Joseph est attiré par les sanglots d’une femme, agenouillée devant une tombe voisine. Il s’approche, entrevoit sous le voile noir son avenant visage. Il l’aide à se relever, elle lui dit être incapable de marcher, il l’accompagne en la soutenant. Au café, elle raconte que, après un an de mariage, son mari a été tué au Tonkin. On devine la suite. La liaison dure deux ou trois semaines, Joseph se lasse. Un jour, il la croise dans la rue au bras d’un autre homme. « Et il la soutenait, comme je l’avais soutenue moi-même en quittant le cimetière. »

Et Joseph de poursuivre devant ses amis : « Je m’en allai stupéfait, me demandant ce que je venais de voir, à quelle race d’êtres appartenait cette sépulcrale chasseresse. Etait-ce une simple fille, une prostituée inspirée qui allait cueillir sur les tombes les hommes tristes, hantés par une femme, épouse ou maîtresse, et troublés encore du souvenir des caresses disparues ? Etait-elle unique ? Sont-elles plusieurs ? Est-ce une profession ? Fait-on le cimetière comme on fait le trottoir ? » Jusqu’à la chute de l’histoire et de la nouvelle : « Et j’aurais bien voulu savoir de qui elle était veuve, ce jour-là ? »

Les Tombales ne figure pas dans le choix de nouvelles fait pour le spectacle Café Maupassant conçu et mis en scène par Marie-Louise Bischofberger. Peut-être la retrouverons-nous ultérieurement car la metteuse en scène souhaite proposer plusieurs spectacles à partir des nouvelles (plus de trois cents) de celui dont (son aîné) Flaubert fut le mentor et dont la mort (en mai 1880) semble avoir boosté l’écriture.

Bar de nuit

Pour l’essentiel, l’œuvre de Maupassant est ramassée en dix ans de labeur. Les huit nouvelles du spectacle vont de 1882, Fou ? et Confession d’une femme, à 1987, La Nuit, en passant par Un bord du lit et En mer (1883), Garçon, un bock ! (1884) et Le Signe (1886). Pour les acteurs, l’écriture dégraissée et balancée de Maupassant est un régal, d’autant que les récits à la première personne et les dialogues y abondent traversant des situations à la fois quotidiennes et croquignolesques (« je voudrais être prise pour ta maîtresse », dit une femme à son mari) qui, souvent, glissent vers l’absurde ou le fantastique.

Bernard Michel a conçu une scénographie qui vise à effacer la notion de scène : nous sommes dans un café, spectateurs et acteurs prennent place autour de petites tables, un pianiste nous accueille. Assis à une table, les acteurs alternent les scènes à deux tel Garçon, un bock !, nouvelle qui se passe effectivement dans un café, et les adresses aux spectateurs tel le soliloque de La Nuit qui clôt la soirée. Poignante errance avec ce bel incipit : « J’aime la nuit avec passion. Je l’aime comme on aime son pays ou sa maîtresse, d’un amour instinctif, profond, invincible. » La mort rôde derrière cette nouvelle, la dernière de Maupassant à être publiée de son vivant.

Le plaisir est grand de voir ces écrits de tonalités très différentes, portées par des actrices et des acteurs qui, pour la plupart, en tirent un excellent jus avec une jubilation contagieuse, même si la mise en scène gagnerait à être plus incisive. Citons-les : Hélène Alexandridis et Marie Vialle jouent les mêmes rôles en alternance tout comme Charlie Nelson et Régis Boyer. Manon Combes, Dominic Gould et Pierre Yvon sont là tous les soirs.

Théâtre Poche Montparnasse, les ven et sam à 19h, dim 15h, jusqu’au 12 janvier.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.