« Angels in America » de Tony Kushner, trente ans après

Créée au début années 90, en pleine déflagration Sida, la pièce nous revient réduite (de sept à trois heures) dans une adaptation et une mise en scène d’Arnaud Desplechin. Trente ans après, la pièce qui fut un brûlot manque de braises et Desplechin peine à les rallumer.

Scène de "Angels in América" © Pierre Panchenault Scène de "Angels in América" © Pierre Panchenault

Mort du Sida le 15 avril 1989, Bernard-Marie Koltès ne verra pas Le millénaire est proche, la première partie de Angels in America de Tony Kushner créée en mai 1991; Hervé Guibert, mort du Sida le 27 décembre 1991, ne verra pas la seconde la partie Perestroïka, créée en novembre 1992. Jean -Luc Lagarce aurait pu voir l’intégrale de ce spectacle proposée en 1993, mais, il est déjà très malade et New York, c’est loin... Tôt le matin du 29 novembre 1993, après une nuit de douleurs (ventre, dos, tête), à 6 heures, Lagarce prend un bain «très chaud pour calmer la bête » et, avec son humour sous-jacent habituel, ajoute : « cela ne nous mènera pas très loin ». Il mourra le 30 septembre 1995, -peu de temps avant l’arrivée des tri-thérapies- après avoir achevé quinze jours plus tôt sa pièce Le pays lointain, la plus belle jamais écrite autour du Sida sans que le mot n’y soit une seul fois prononcé.

La pièce fleuve de Kushner, sous titrée « fantaisie gay sur des thèmes nationaux », mêle tous les genres et tous les thèmes dans un gavant patchwork made in USA et, tout autant, use de tous les ressorts de Broadway, des plus sublimes aux plus cul-cul la praline. Angels in América arrivait en son heure dans l’Amérique de Reagan proposant une  abyssale variation autour du Sida et ses jeux de miroirs dans ces années noires de la maladie, fit, justement, grande impression. C’était alors aussi une pièce d’actualité, c’est aujourd’hui aussi un document d’époque, et en partie pour ces raisons mais pas seulement (on trouve -trop- de tout dans cette pièce pour reprendre le slogan de feu la Samaritaine), elle a mal vieilli. C’est ce que l’on constate à la Comédie-Française dans l’adaptation qu’en donne Arnaud Desplechin, réduisant la pièce initiale d’une durée de sept heures à trois heures qui apparaissent bien longues.

On passe le temps comme on peut à observer les décors du genre « regardez comme j’en jette » se succéder magiquement là où Kuskner -en fiston de papy Brecht disait vouloir que tout changement de décor soit effectué à vue et par les acteurs et que les procédés soient visibles. On s’amuse à voir Dominique Blanc interpréter une tripotée de rôles dont un rabbin, un ange ou le fantôme d’Ethel Rosenberg (exécutée en 1953 à la chaise électrique pour espionnage au profit de l’Union soviétique avec son mari Julius), etc. Idem, dans une moindre mesure, pour Florence Viala.

On se régale surtout à voir Michel Vuillermoz interpréter le rôle de Roy Cohn, le personnage le plus abject de la pièce mais aussi le plus lucide, le plus bravache, le plus roublard : le seul homo a prétendre ne pas l’être. Le seul aussi à avoir ouvertement été inspiré par une personne réelle et à en garder le nom. Toutes les saloperies perpétuées par cet individu, en particulier pendant le procès des Rosenberg, rapportées dans la pièce, sont avérées, précise Kushner dans une note. Lui qui, au dire de son traducteur Pierre Laville, s’était un jour défini en disant « Je suis juif, marxiste et homosexuel », fait de Roy Cohn, l’avocat conseiller juridique du sinistre Mc Carthy, un homo homophobe, un monstre shakespearien. Cet homme dont Trump vantera les mérites en déclarant « si vous avez besoin de quelqu'un qui peut devenir vicieux contre vos opposants, vous faites appel à Roy », mourra du sida en 1986, faisant passer sa maladie pour un cancer du foie comme le rapporte la pièce de Kushner. A côté de cet ogre glouton et carnassier, les anges , les amants et les couples tourmentés d‘Angels in America font pale figure dans la mise en scène de Desplechin qui manque trop souvent de vigueur et d’audace.

Comédie-Française, Salle Richelieu, jusqu’au 27 mars, en alternance.

Le texte complet de la pièce Angels in Americadans une traduction de Pierre Laville, est disponible à l’Avant-Scène théâtre. 288p, 15,30€

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