Au Lucernaire, l’amour ne passera pas l’hiver

Laurent Sauvage et Anne-Lise Heimburger sont Vlad et Dolly, les héros de « Seasonal affective disorder/Trouble affectif saisonnier », une pièce de Lola Molina mise en scène par Lélio Plotton. Un road trip théâtral, éclairage nuit.

Scène de "Seasonal affective disorder/Trouble affectif saisonnier" © Victor Tonnelli Scène de "Seasonal affective disorder/Trouble affectif saisonnier" © Victor Tonnelli

Il a une façon unique de se poser sur une scène comme au sortir d’un rêve. Chaque soir, Laurent Sauvage s’éveille au théâtre (j’ai déjà mentionné ce phénomène, lire ici, j’y reviens). Il est parfois en robe de chambre, toujours en tenue légèrement négligée (c’est le cas cette fois), ce qui est peut-être le comble de l’élégance ; il s’en fout. Il est là, et sa présence impose un instant le silence avant le premier mot, le temps que l’on se laisse bluffer par ce type émergeant de la nuit. Il regarde vers la salle mais ne voit personne, aucun spectateur. Il tutoie des visions, des mirages, il est là et ailleurs.

L’amour en fuite

Les mots adorent venir à ses lèvres, ils savent y trouver le calme un peu désabusé des déserts infinis, le mystère parfois inquiet des forêts profondes, le fatalisme de l’autostoppeur levant son pouce sur une route où les véhicules passent à pleine vitesse sachant qu’aucune ne s’arrêtera sinon pour de mauvaises raisons. C’est ainsi que nous arrivent les premiers mots de Seasonal affective disorder/Trouble affectif saisonnier, une pièce de Lola Molina mise en scène par Lélio Plotton comme l’était la précédente, Love-in, et comme le sera la suivante, Epouse-moi/Arrache-moi. Deux inséparables, semble-t-il, et en écrivant cela on entre au cœur de la pièce qui piste la rencontre entre deux personnes qui ne se sont jamais vues et qui ne se quitteront plus.

L’acteur Laurent Sauvage dit les premiers mots ouvrant un prologue qui est aussi une sorte d’épilogue anticipé : « Je pensais que tout serait noir et que j’aurais froid. » Tout est plié. On ne sortira de ce noir que pour un soleil mortel et c’est son cadavre refroidi qui dira les derniers mots de la pièce dont le titre aurait pu être « L’Amour en fuite », mais il était déjà pris.

Le lecteur sait tout de suite le nom de son personnage. Le spectateur doit attendre la scène suivante, lorsque Dolly pose la question : « Vlad, où est le minibar ? » Tout est allé très vite. Il était au comptoir. Elle servait dans la salle. Il s’est retourné. Leurs regards se sont croisés. Juste après il lui a demandé son âge. Elle a répondu n’importe quoi. Alors Vlad a dit à Dolly ce qu’on dit dans une soirée quand on croise l’être fatal et que le regard de l’autre crie que c’est réciproque : « On bouge ? » Une question qui n’a pas besoin de réponse puisque c’est une évidence.

Une page plus loin, Vlad gare sa voiture sur le parking de l’Etap hôtel de Bagnolet et c’est là que Dolly lui pose la question du minibar et qu’il lui répond avec cette assurance douce et ferme qu’ont les mots lâchés comme des pigeons de leur cage dans la bouche de Laurent Sauvage : « On est dans un hôtel au bord du périph, pas au Ritz. »

« Le soleil se lève pas »

Dolly, c’est Anne-Lise Heimburger. Une actrice que l’on a vue chez Sivadier, Langhoff ou Sobel, l’an dernier dans un spectacle de Samuel Achache et Jeanne Candel. Contrairement à son partenaire, elle change tout le temps, hormis ses yeux clairs. Elle peut avoir 19 ans, parler comme une femme de trente ans et avoir les caprices d’une Lolita de 14 ans, ce qu’elle est dans la pièce, on le comprendra plus tard. Si le Vlad de Sauvage se tient droit, la Dolly de Heimburger est comme enroulée sur elle-même, fagotée à la diable, une boule mue par l’instinct. Elle est dans l’hyper-présent, lui dans la distance propre au pas de côté. La nuit est le témoin et l’agent de leur complicité. Dolly dit : « Le soleil se lève pas. » Vlad essaie un « Il fait gris ». « C’est pas gris, répond Dolly, c’est la nuit en un tout petit peu plus clair. »

Le trouble affectif saisonnier (seasonal affective disorder en anglais) qui donne son titre à la pièce serait dû à un manque de lumière, déréglant la production de mélatonine et de sérotonine, disent les spécialistes. L’une des conséquences possibles est un appétit multiplié, c’est là une des obsessions de Vlad et Dolly : faire les courses, y compris en braquant une épicerie.

Insidieusement, le trip amoureux vire à la fuite en avant. Dolly, 14 ans, est-elle coupable d’avoir tiré sur une de ses copines dans les toilettes ? Vlad est-il un flic qui tombe amoureux de celle qu’il recherche ou un détective payé par ses parents pour retrouver leur fille imprévisible ? C’est flou et cela le restera. La nuit est pour Vlad et Dolly un cocon protecteur. « Donc finalement tant que le soleil se lève pas vraiment, on n’a rien à craindre », dit Dolly. Au bout de leur nuit amoureuse, le soleil se lève enfin, c’est la fin. Les flics cernent l’hôtel et braquent leurs fusils mitrailleurs sur la fenêtre de leur chambre.

On the road trip

L’escapade amoureuse au bord de la mer, Vlad qui tient au chaud la petite Dolly dans son blouson, il n’en faut pas plus pour penser à des romances comme Un homme et une femme. La fuite en avant qui risque de tourner vinaigre et voici Bonnie and Clyde poinçonnés par Gainsbourg qui leur disent hello. Ce couple invraisemblable qui file vers le sud a aussi des airs de Pierrot le fou et et Marianne prête son chapeau à Dolly. Cette gamine qui écrit des poèmes et ce type bizarre se retrouvant dans un bungalow au bord de mer clignotent vers 37,2 le matin. Des exemples parmi d’autres. C’est une pièce hantée par le cinéma.

Lola Molina et Lélio Plotton ont fondé la compagnie Léla (à partir de leurs prénoms) en 2007. En voulant privilégier la création d’« espaces d’écoute collective » et des « installations sonores ». Ce fut le cas de Love-in en 2015, déjà avec les voix de Laurent Sauvage et Anne-Lise Heimburger (et deux autres acteurs). Leur prochaine installation sonore à partir des poèmes de la romancière américaine Laura Kasischke (A suspicious River, La Vie devant tes yeux et autres romans aux univers troubles) sera une déambulation sonore à travers l’abbaye de Noirlac en août (chaque été, ce centre de rencontres invite un artiste à investir les salles, le cloître, les couloirs, les greniers et les jardins de l'abbaye).

La déambulation, c’est peut-être ce qui manque à cette pièce et à cette mise en scène que Molina et Plotton appellent un « road trip théâtral ». La vidéo proposée est trop chiche, l’espace trop riquiqui pour nous entraîner. Sur l’étroite petite scène située au paradis du théâtre du Lucernaire, on ne voit que les acteurs ; on ne voit qu’eux et c’est déjà pas mal.

Théâtre du Lucernaire, du mar au sam 21h, jusqu’au 31 mars.

Le texte de de la pièce de Lola Molina Seasonal affective disorder/Trouble affectif saisonnier est paru aux éditions Théâtrales, 60p., 10€.

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