Lucie Berelowitsch et Kevin Keiss gagnent la pomme d’or

A partir du partage commun d’un conte russe de leur enfance, Lucie Berelowitsch à la mise en scène et Kevin Keiss à l’écriture, entourés d'acteurs et musiciens actifs, se sont lancés dans l’imagination d’un conte d’aujourd’hui. Un spectacle qui ressemble à son titre : « Rien ne se passe jamais comme prévu ».

Scène de "Rien ne se passe jamais comme prévu" © Simon Gosselin Scène de "Rien ne se passe jamais comme prévu" © Simon Gosselin
L’Oiseau de feu, vous connaissez ? Oui, peut-être, sûrement via Stravinski. Comme tous les enfants élevés dans un bain de culture slave, Lucie Berelowitsch connaît ce vieux conte russe aussi célèbre en Russie qu’ici Le Petit Chaperon rouge ou Le Chat botté. Mais pas seulement en Russie. En Roumanie aussi. Kevin Keiss, en partie d’origine roumaine, connaît lui aussi ce conte depuis l’enfance. Je ne vous raconterai pas l’histoire (résumé ici) mais outre l’oiseau de feu, il est question d’un pommier aux pommes d’or, d’un roi méchant qui transforme ceux qu’il n’aime pas en pierre et d’un prince charmant qui, ayant capturé l’oiseau de feu, lui laisse la vie sauve, recevant en échange une plume qui lui sera fort utile, la suite du conte le prouvera.

Un spectacle comme venu d’ailleurs

Donc, un jour, Lucie qui est metteuse en scène et Kevin qui est auteur et dramaturge se rencontrent. Ils ont à peu près le même âge (la trentaine bien affirmée) et un parcours déjà conséquent. Sorti de l’école du TNS et d’une formation en lettres classiques auprès de Florence Dupont, Kevin Keiss a beaucoup travaillé avec Maëlle Poesy en adaptant des textes et c’est elle qui a monté sa pièce Ceux qui errent ne se trompent pas (lire ici). Son chemin a aussi croisé celui d’Elise Vigier, de Lætitia Guédon et bien d’autres. En 2015, il a cofondé le collectif d’auteurs Traverse avec Adrien Cornaggia, Riad Ghami, Julie Ménard, Pauline Peyrade, Pauline Ribat et Yann Verburgh. Ce collectif a signé les textes du spectacle Le Pavillon noir pour le collectif O’so (lire ici).

Lucie Berelowitsch s’est formée au GITIS, la grande école moscovite, et à la défunte école de Chaillot. Elle a fondé sa compagnie les 3 sentiers en 2001 et a monté depuis des textes de Boulgakov, Tsvetaeva, Viripaev mais aussi Lucrèce Borgia (avec Marina Hands) ou une passionnante Antigone de Sophocle avec le chœur de Dakh Daughters, spectacle créé à Kiev (lire ici). Depuis le 1er janvier, elle dirige le CDN de Vire. Ces dernières années, elle était artiste associée à Caen au CDN de Normandie et c’est là qu’elle vient de créer son nouveau spectacle avant de l’emporter à Vire et ailleurs.

Donc, Lucie et Kevin, ces deux activistes de la scène, prolongeant un jour une conservation de hasard comme il en existe tant au coin d’un bar d’après spectacle, constatent qu’ils ont en commun ce souvenir ancré dans leur enfance : L’Oiseau de feu. Un conte. C’est plus durable qu’une patinette, c’est même inusable. Il n’en fallait pas plus pour qu’ils fomentent ensemble ce qui est devenu aujourd’hui Rien ne se passe jamais comme prévu, une pièce écrite par Kevin Keiss et mise en scène par Lucie Berelowitsch, une adaptation très libre du conte russe L’Oiseau de feu, et cependant pleine de références, adaptation nourrie d’autres textes et des apports de l’équipe artistique, au fil des étapes du travail. Au bout : un spectacle qui semble venir d’ailleurs.

L’oiseau et le pommier

Un décor de salon-cuisine en trompe-l’œil est adossé à une lande sombre et dénudée (scénographie Hélène Jourdan). La partie faussement réaliste finira par voler en éclats comme le reste, car tout est chamboulé dans cette histoire qui se dérobe sans cesse et où, oui, rien ne se passe jamais comme prévu. On croit entrer dans une anticipation d’un monde encore un peu futur où le vieux lac du coin a disparu, poussé si loin par le vent qu’on doute de son existence, un monde où il n’y a presque plus d’arbres et plus du tout d’oiseaux. Mais très vite, à l’heure du coucher qui est aussi celle des contes que l’on raconte aux enfants, on se met à rêver du retour des oiseaux promis par la mère à ses trois enfants sans âge. Les mots du conte emportent le morceau. Sur ce, la mère qui parle le russe sans accent, ce qui accentue son étrangeté (l’actrice et délicieuse chanteuse Marina Keltchewsky), disparaît, autrement dit : s’envole. Comme un oiseau. Rien ne se passe jamais comme prévu, on nous avait prévenus.

Scène de "Rien ne se passe jamais comme prévu" © Simon Gosselin Scène de "Rien ne se passe jamais comme prévu" © Simon Gosselin
Retour au coin salon-cuisine. Les trois enfants, Vladimir (Nino Rocher), Jonas (Niels Schneider) et Macha (Jenna Thiam), demeurent avec leur père (Jean-Louis Coulloc’h, impressionnant comme toujours), le seul à rester accroché, coûte que coûte, au réel, mais il en décrochera avant la fin de l’histoire, perdant la tête, vieux avant l’âge. Notons que l’âge de chacun, comme le reste, est incertain. La famille est pauvre, sa seule richesse est un pommier naguère rapporté par la mère d’un pays lointain, un arbre fruitier unique dans la région qui produit parfois des pommes d’or, aussitôt volées. On dîne d’une tarte faite avec une seule pomme mais cette scène, échappée d’un théâtre du quotidien, a tôt fait d’avorter et de bifurquer avec l’intrusion de la mère que seul Jonas voit, flanquée de la fille de la forêt (Camélia Jordana). Le spectateur embarqué dans ces dérives ne reviendra au port qu’après le finale, en se levant quelque peu engourdi. Longtemps après, il émettra des hypothèses invérifiables. Putain de conte à dormir debout ! Mais n’en est-il pas ainsi de tous les contes ?

Côté texte, c’est un joyeux charivari de registres ; côté mise en scène, on n’est pas en reste – très vite musique et chants s’en mêlent. Miroir de la rencontre entre Lucie Berelowitsch et Kevin Keiss, celle de Jonas – celui qui ne ment pas – avec la Fille de la forêt, qui lui tient lieu de guide dans l’embrouillamini de la vie et des songes avec, en point de mire, la recherche de l’oiseau miracle. Jonas croit l’entrevoir. Rêve-t-il ? Il tient en main la plume ou bien sa trace brûlante, plume qui est aussi celle avec laquelle un scribe écrivit naguère L’Oiseau de feu. « Ecoute ce qui se parle quand on se tait », dit la Fille de la forêt à Jonas. C’est un conseil qui vaut aussi pour Lucie Berelowitsch : son spectacle, çà et là, manque de silence, lequel au théâtre plus qu’ailleurs est la première des paroles.

Faute de voir revenir Jonas, Macha et Vladimir partiront à leur tour sur ses traces dans un monde où le crépuscule s’attarde et retient la nuit. Macha y parviendra seule, heureusement, car c’est elle la narratrice en chef et c’est elle qui aura le dernier mot. Avant que ne bruissent les oiseaux, enfin de retour. Comme dit Macha pour finir : « Enfin je crois que ça s’est passé comme ça. » Ou autrement.

Comédie de Caen à Hérouville Saint-Clair ce soir 28 fév à 20h.

Le Préau, CDN de Normandie-Vire, le 2 mars ; Pont-Audemer à L’Eclat, le 5 mars ; L’Arsenal,Val-de-Reuil, le 8 mars ; Théâtre de Choisy-le-Roi, le 12 mars ; Le Rayon vert à Saint-Valéry-en-Caux, le 15 mars ; Théâtre des Salins à Martigues, du 19 au 21 mars ; Dieppe, Scène nationale, le 26 mars ; Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, du 15 au 27 oct.

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