Conversation entre deux amis d’enfance : Richard Avedon et James Baldwin

Après « Harlem Quartet », Élise Vigier et Kevin Keiss retrouvent James Baldwin- Jean-Christophe Folly en conversation avec son ami de toujours le photographe Richard Avedon- Martial Di Fonzo Bo. Un double portrait on ne peut plus exquis-espiègle qui s’insère dans la riche série de portraits que propose le CDN de Caen.

Scène de "Baldwin/Avedon, entretiens imaginaires" © Tristan Jeanne-Valès Scène de "Baldwin/Avedon, entretiens imaginaires" © Tristan Jeanne-Valès

Tandis qu’Élise Vigier (adaptation et mise en scène) et Kevin Keiss (adaptation) travaillaient sur le livre de James Baldwin Harlem Quartet, des amis fort bien intentionnés ont attiré leur attention sur l’amitié partagée depuis l’enfance entre l’écrivain noir, protestant et homosexuel et le photographe Richard Avedon, blanc, juif et hétérosexuel. Devenus célèbres l’un et l’autre, ils allaient sceller leur amitié en 1964 à travers un livre Nothing personal réédité il y a peu en français chez Taschen sous le titre Sans allusion et enrichi d’inédits.

Tandis que la carrière du magnifique spectacle Harlem Quartet (lire ici) suivait son cours, l’envie était trop forte pour Vigier et Keiss de ne pas se pencher de plus près sur cette amitié. Et c’est devenu un spectacle qui, d’une façon particulière car double, entre dans la série des passionnants Portraits que le CDN de Caen propose depuis que Marcial Di Fonzo Bo et Élise Vigier animent la maison. Après Bourdieu (lire ici), Nina Simone (par David Lescot que je n ai malheureusement pas vu), Raoul Fernandez (lire ici) et Michel Foucault (lire ici), voici donc Baldwin/ Avedon : entretiens imaginaires. Un régal tant il semble s’improviser devant nous (il n’en est presque rien, bien sûr), distillant le charme d’un impromptu.

Ces entretiens ou plutôt cette conversation entre les deux amis est bel et bien imaginaire mais elle se fonde sur des entretiens donnés par l’écrivain et le peintre dans la presse américaine avec, ici et là, des bouts de textes de Baldwin. Ce dernier est porté par Jean-Christophe Folly qui dans Harlem Quartet interprétait le rôle de Hall Montana. On a grand plaisir à le revoir comme on a grand plaisir à retrouver sur scène Marcial Di Fonzo Bo, lui dans le rôle d’Avedon. Et les deux acteurs ont un tel plaisir à être ensemble sur un plateau que les spectateurs en sont comme contaminés. D’autant plus que l’incarnation est ici de plus l’ordre de la citation et de l’évocation, si bien qu’après avoir parlé des enfances, adolescences et des rapports aux parents des deux célébrités et de leur vocation artistique respective, les deux acteurs en viennent à parler de leur propre enfance, Marcial à Buenos Aires, Jean-Christophe à Paris, rue d’Avron et en Normandie. Glissements progressifs du plaisir à jouer ensemble et à en jouer.

« Il n’a jamais compris mon désir d’écrire, tu sais, mon désir d’être un artiste » dit Baldwin parlant de son père. Avedon : « Mon père voulait que je devienne un homme d’affaires. Il avait énormément souffert en tant que juif russe au début du siècle à New York ». Le projet de livre co-signé nous transporte en1964, l’année où Bob Dylan écrit The times they are a-changing  chanté par Jean-Christophe et traduit parallèlement par Marcial. Des petites choses comme cela du bout des doigt et de bout en bout, avec une bell décontraction dans leur aller et venir sur le plateau vaguement transformé en studio photo et à feuilleter le livre commun des deux célébrités dont les pages sont projetées sur un écran. Bonheur de l’être là.

Ici et là, une pointe d’émotion, juste ce qu’il faut. Par exemple, ce jour où le jeune Baldwin va voir son pote et où l’employée de maison des parents l’oblige à prendre l’escalier de service. Fureur de la mère d’Avedon qui gifle et congédie sur le champ l’employé. Une scène que Baldwin n’oubliera jamais. Tout comme Avedon n’oubliera pas sa visite, jeune photographe, à Jean Renoir dans sa maison de Beverly hills. Il prend le vieux cinéaste en photo, Renoir l’invite à sa table parmi d’autres invités. Très mal à l’aise, ne participant au babil de la conversation, Avedon prend congé lorsque Renoir est parti aux toilettes avec son déambulateur. Il salue le très vieux cinéaste à son retour, Renoir l’accompagne à la porte et a ces mots : « ce n’est pas ce qu’on dit qui compte, ce qui compte ce sont les sentiments qui s’échangent au-dessus de la table ». A travers leurs conversation et leur connivence c’est bien aussi de cela dont parlent les deux amis et les deux acteurs.

Baldwin/ Avedon : entretiens imaginaires, Théâtre 14, mar mer, ven 20h, jeud 19h, sam 16h, jusqu’au 29 février.

Letzlove Portrait(s) Foucault, Théâtre 14 le 28 mars à 22h, et le 29 mars à 18h.

Raoul le portrait de Raoul Fernandez sera à l’affiche du Théâtre Monfort du 3 au 5 mars puis au Théâtre de Sartrouville du 22 au 24 avril.

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