Nom de nom, Dominique Pinon met Novarina hors de lui !

Saisissant l’opportunité d’un trou dans une programmation, Valère Novarina a assemblé vite fait bien fait les textes de « L’Homme hors de lui » pour l’acteur Dominique Pinon. Lequel retrouve la langue novarinienne après dix ans d’abstinence. Une fête. Foraine.

Scène de "L'homme hors de lui" © Simon Gosselin Scène de "L'homme hors de lui" © Simon Gosselin

Jubilation. C’est peut-être le mot qui réunit tout le monde autour du nouveau spectacle de Valère Novarina, L’Homme hors de lui.

Comme une complicité

Jubilation du texte, novarissime si l’on peut dire. Jubilation du public qui entre dans ces cascades, ces glouglous, ces giclées de mots avec les délices conjugués de la découverte, du dépaysement et, pour bon nombre, des retrouvailles ; jubilation de savourer des pelletées de mots réinventés, des énumérations loufoques, des chansons désarmantes. Jubilation enfin de voir un acteur, Dominique Pinon, se délecter et jubiler de tout ce qu’il a en bouche et que tout son corps expulse hors de lui.

Tous les textes de Novarina parlent de la mort, et celui-ci n’est pas le dernier mais, au fil des années, ses textes pour la scène ont gagné en chassé-croisé. C’est profond et léger à la fois, complètement barré et sacrément ancré, détonnant en diable, tonique comme un djinn. D’emblée, le public manifeste son contentement à être là par une écoute soutenue, avide, assortie de rires (chacun les siens). Il y a là quelque chose comme une complicité.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Y compris pour le lecteur Dominique Pinon. « C’était en 1998, je revenais des Etats-Unis [où il venait de tourner plusieurs films made in Hollywood], je ne connaissais pas Valère Novarina, se souvient-il. Je ne l’avais jamais lu, je n’avais vu aucun spectacle mettant en scène l’un de ses textes. Dans la pile du courrier qui m’attendait à mon retour, je trouvais une lettre de la compagnie bordelaise Ouvre le chien, dirigée par Renaud Cojo. Il se proposait de me mettre en scène dans Pour Louis de Funès de Novarina. Peu après, je recevais le texte. »

Début :

« Le théâtre ne doit plus recommencer. La scène ne doit plus recommencer à se repeupler pour déverser tout ce qui vient : lutte des trucs, chutes de quoi, rengaines de gloses en traduction, coupe des trois en deux, torsions grammaticales, masculinades, vie des hommes-troncs, passages des têtes aux émancipateurs, sonnerie des preuves par quatre, partition des choses en humain-humanoïde métaux métalloïdes, peinture en noir, teinture en blanc, matières en avalanche : de la sciure, du sable, de l’eau, du plexiglas, du formica, du trompe l’œil, du caoutchouc, grillage à trous, colonnes doriques, neige, pluie, lever de lune, roseaux, plafonds à caissons. »

« Tombé dans l’oreille »

Réaction de Pinon : « Cela m’est un peu tombé des mains. » Cojo insiste, il lui envoie un enregistrement de ce même texte interprété par André Marcon au Festival d’Avignon. « Et là, ça m’est tombé dans l’oreille. » Le voilà embarqué.

C’est par l’oralité de sa langue que Dominique Pinon est entré dans Novarina. Par son écoute, non par sa lecture. Comme probablement la plupart des spectateurs. Pinon interprète donc Pour Louis de Funès en 1998. Cette année-là, Claude Buchvald met en scène L’Opérette imaginaire du même Novarina au Théâtre de la Bastille. Pinon voit ce spectacle. « Un choc. Dans ma vie, j’ai eu quelques chocs comme Tadeusz Kantor. Et là, c’en était un. Je me suis dit : c’est avec ces gens-là que j’ai envie de travailler. ». Et c’est là qu’il rencontre Valère Novarina.

Probablement, cette version scénique de L’Opérette imaginaire – gros succès – marque-t-elle un tournant dans la réception publique de Novarina. Peut-être aussi un tournant forain dans son œuvre. Foraine, l’atmosphère l’est plus que jamais dans L’Homme hors de lui fait de textes-attractions et de chansons, et porté par un Pinon bondissant et vrombissant.

Après Pour Louis de Funès par Cojo, Novarina distribue Dominique Pinon dans plusieurs de ses textes qu’il met lui-même en scène : L’Origine rouge (2000), La Scène (2003) et L’Acte inconnu (2007). Dans ce dernier spectacle, Dominique Pinon interprète Raymond de la Matière, le Danseur en perdition, Le Veilleur, le Lanceur catapulte, L’Homme de Un, Jean la Glaise et son moi Massif, le Mangerie Olam, Jean Trou qui verbe, l’Homme du Bodinien, Jean Parturiant, Jean Prototype, l’Individu, le Candidat Vermillon, le Bruyeur de Vide.

Par la suite, Novarina propose à Pinon d’autres aventures mais, engagé ailleurs, il n’a pas pu y participer. Après dix ans d’abstinence, il effectue donc son retour en terre novarinienne dans L’Homme hors de lui où il est successivement Le Vivant malgré lui, Le Bonhomme de terre, Le Déséquilibriste, Le Chanteur en perdition. Et constamment en scène. L’Homme hors de lui scelle donc leurs retrouvailles et c’est comme deux amis qui ne sont pas vus depuis longtemps et reprennent la conversation là où ils l’avaient laissée en retrouvant spontanément leur complicité. C’est pour Pinon que Novarina a construit cet assemblage de textes, en partie à partir de textes existants. Pour son corps éruptif et élastique, pour sa voix aux sauts rythmiques. Une partition pour un acteur, mais aussi un régisseur parfois acteur, L’Ouvrier de la scène, quelques objets et, sur leur châssis, des toiles peintes par Novarina.

Rencontre au sommet

Au fur et à mesure des répétitions, des objets ont disparu, des pans de texte son partis à la trappe : le spectacle ne devait pas durer plus d’une heure, en raison du spectacle Stadium programmé dans la grande salle du Théâtre de la Colline. « C’est un temps très juste que l’on a trouvé trois ou quatre jours avant la première. Le théâtre, c’est comme cela : d’un seul coup, cela éclot. C’était rentré et c’est sorti », dit Dominique Pinon.

Il garde un bon souvenir des répétitions. Le fait que Novarina ne soit pas un metteur en scène des plus classiques ne lui déplaît pas. « Valère est d’abord un poète et un peintre avant d’être un metteur en scène. Il met en scène comme il peint, il jette des traits. Il se met à danser quand je répète. C’est très ludique, on est comme des mômes. On s’amuse. » Au côté de Novarina se tient sa collaboratrice artistique, Céline Schaeffer, c’est elle qui « cadre tout » ; beau duo. « Au fil des répétitions, on a trouvé un peu de clarté. Il fallait mettre des blancs, peindre net », dit encore Pinon.

Le décor est blanc, clair comme il ne l’a jamais été dans les spectacles de Novarina. Les toiles n’envahissent pas tout l’espace mais, manipulées par L’Ouvrier du drame (le fidèle Richard Pierre), elles participent de la légèreté ambiance. A un moment, la tête massive de Pinon apparaît entre deux toiles, rappelant l’attraction de foire ou l’on glissait sa tête dans une toile percée d’un trou. Il y a aussi des chansons divines, comme aurait dit Beckett, mises en musique du côté de Damia ou Fréhel et accompagnées à l’accordéon comme toujours par Christian Paccoud. C’est giboyeux, c’est joyeux, ce qui n’empêche pas le texte de parler encore et toujours de la mort. « J’ai appris la mort tous les jours, tout à coup, p’tit à p’tit chez les gens, pas à pas. Auxquels je dis : " - Tais-toi face bleue ! Ô trou entraperçu ! " » Vient le moment où l’acteur entre dans le texte : « Alors, à la place de ma potence, j’en sortis - et me rebaptisai : non plus de mon nom Dominique Pinon mais " Vraie Vue de la Lumière de Gloire que Nul n’entend dans la Vue Vraie de la Lumière non entendue ". Et je signai ainsi tous mes papiers désormais : les chèques sociaux, le domiciliage, les curriculum, les actes de décès, les sommations d’actions et les déclarations de pertes. »

Le jour où j'ai vu le spectacle, André Marcon était dans la salle. L’homme qui a conduit Pinon dans les bras de Novarina et dont la version scénique de son Discours aux animaux reste un sommet. Ils se sont retrouvés à la fin du spectacle. L’homme des bois et l’homme du cirque. L’un droit, l’autre dégingandé. Ces deux-là, par leur façon si personnelle de mettre en bouche et en corps la langue novarinienne, n’ont pas leur pareil pour manger l’air, ce vent qui emporte tout entre la mort et le mot.

Théâtre de la Colline, du mar au sam 19h30, dim 15h, jusqu’au 15 octobre.

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