Musique : l’Asie centrale sans frontières en deux concerts

De jeunes virtuoses de la musique traditionnelle nous font voyager tout un week-end depuis l’Ouzbékistan jusqu’en Iran en passant par le Kazakhstan.

L’Histoire est remplie de conflits entre des territoires dont les contours ont été dessinés par des traités ou des despotes ; la musique, elle, ne connaît pas de frontières. En Asie centrale peut-être plus qu’ailleurs. Bien malin celui qui tenterait de délimiter l’étendue du maqâm, même en construisant des murs. C’est pourquoi, ce passe-frontières qu’est Soudabeh Kia, l’illustrissime programmatrice des musiques dites traditionnelles de cette zone du monde au Théâtre de la Ville (et ailleurs), a eu la bonne idée de bricoler un week-end Asie centrale qui, en deux concerts, va voyager dans quatre pays.

D’abord samedi en Ouzbékistan avec l’impressionnante Yulduz Turdieva, jeune chanteuse de 33 ans qui a vu son enfance bercée par la musique. Le virus l’a très tôt contaminée et son talent n’a pas mis longtemps à se confirmer au sortir du conservatoire de Tackhent. On avait pu s’en rendre compte lorsqu’elle était venue en France pour la première fois en 2013 au Théâtre de la Ville qui n’était pas encore en travaux. On avait pu apprécier son talent multiple qui va des airs les plus classiques à une musique populaire à briser les cœurs comme celle des mavregi d’origine persane.

Yulduz Turdieva © dr Yulduz Turdieva © dr
Née à Boukhara, Yulduz Turdieva excelle dans la musique savante liée à cette ville, une musique inscrite depuis 2008 au patrimoine immatériel de l’humanité. Yulduz Turdieva sera accompagnée au tanbur (fameux luth à long manche) par Uktam Rasulov, élève du grand Turgun Alimatov venu plusieurs fois au Théâtre de la Ville, au ghijak par Umid Vohidov et aux percussions par Abbos Kosimov. C’est le premier retour en France de Yulduz Turdieva, facilité par l’arrivée d’un nouveau président à la tête de l’Ouzbékisan qui a décidé d’ouvrir largement ses frontières. Lors de son premier voyage officiel à l’étranger, il était accompagné par un chanteur célèbre, brocardé et entravé par l’ancien président durant plus de vingt ans. Comme Uljan ces dernières années.

Dimanche, on partira du Kazakhstan pour gagner l’Iran. Au Kazakhstan, on dénombre plus de cent mots pour qualifier la robe d’un cheval mais il n’y a qu’un mot, dombra, pour désigner le luth à deux cordes qui est comme une carte d’identité du pays. Vous avez le mal de votre mère, vous pleurez un amour enfui, vous attendez que l’être aimé vous fasse signe, votre cœur se serre en pensant à un proche disparu, la dombra est là pour vous consoler, boire vos larmes et vous entraîner dans ses effluves enchanteresses. Et quand une voix accompagne la dombra comme celle d’Uljan Baybusinova, vous oubliez tout. Venue au Théâtre de la Ville une première fois en 2000, ce fut une belle découverte. Si les épopées épiques sont chantées le plus souvent par les hommes, Uljan s’est immiscée dans ce genre au long cours avec sa voix aux inflexions multiples qui court la steppe, passe le gué des rivières et galope vers les sommets. Pour l’accompagner, que du beau monde : Raushan Orazbayeva, virtuose du kobyz (vièle à trois cordes), Murat Abugazi à la dombra.

Tout le monde ne peut pas s’appeler Oghlan Bakhshi (traduction libre : le fils devenu maître ou l’élève devenu professeur). C’est ainsi que tous les turkmènes d’Iran appellent Mohammadgeldi Geldinejad, et le plus étonnant c’est qu’il n’a que 25 ans. Les Bakhshi sont des bardes qui portent dans leur mémoire et dans leurs muscles une vieille tradition de contes et de poèmes chantés. Il était déjà venu à Paris à l’abri de grands maîtres en 2014 ; le voici propulsé à l’avant de la scène pour sa première tournée européenne. A ses côtés, le non moins jeune et très doué Yalda Abbasi, 24 ans. Il vient, lui, du Khorassan, au nord-est de l’Iran, région férue en musiciens, il chante et joue du dotar.

Point commun entre ces différents artistes d’Asie centrale : leur jeunesse. La relève est assurée, l’enchantement continue.

Théâtre des Abbesses, samedi 16h, dimanche 15h.

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