Sara Stridsberg dissèque sa reine Christine, Christophe Rauck sort son scalpel

Après avoir adapté « La Faculté des rêves », roman de la Suédoise Sara Stridsberg autour de la figure de Valérie Solanas, Christophe Rauck met en scène sa dernière pièce, « Dissection d’une chute de neige », autour de la reine Christine de Suède. Deux femmes hors du commun interprétées par deux actrices exceptionnelles : hier, Cécile Garcia-Fogel et aujourd’hui, Marie-Sophie Ferdane.

Scène de "Dissecton d'une chute de neige" © Simon Gosselin Scène de "Dissecton d'une chute de neige" © Simon Gosselin

Sara Stridsberg aime les femmes hors du commun. Son premier roman, Happy Sally (2004), évoquait Sally Bauer, la première Scandinave à  avoir traversé la Manche à la nage. Deux livres allaient suivre sur Valérie Solanas, l’autrice de SCUM manifesto qui poignarda Andy Warhol, dont La Faculté des rêves (traduction en 2009, poche). Puis le roman Darling River autour d’une sorte de Lolita roulant nuitamment dans une vieille Jaguar avec son père (traduit et disponible en poche), Médealand autour du personnage de Médée, sa première pièce traduite en 2011 à l’Arche par l’excellente Marianne Ségol-Samoy qui traduit aujourd’hui sa nouvelle pièce, Dissection d’une chute de neige (à paraître à l’Arche), autour de la figure de la reine Christine de Suède que Greta Garbo devait incarner dans un film de Robert Mamoulian (1933).

Sara Stridsberg ne parle pas nommément de « la reine Christine » mais de « La fille roi » devenue souverain (sans e) à l’âge de six ans à la mort de son père (sur un champ de bataille en 1632) qui l’élevait comme un garçon. Sara Stridsberg en fait une femme plus attirée par les femmes – en particulier un personnage nommé Belle (Carine Goron) – que par les hommes et ne voulant pas avoir d’enfant, ce qui ne plaît pas du tout, dynastie oblige, aux hommes du pouvoir incarnés ici par un seul (Christophe Grégoire). Le « Roi mort » (Thierry Bosc) tout ensanglanté est omniprésent auprès de sa Fille Roi. Apparaissent également la reine Maria Eléonora (Murielle Colvez) mise à l’écart à la suite de la mort de son mari ; Love, le prétendant qui aime Christine depuis l’enfance et veut l’épouser ; le Philosophe (Habib Dembélé). On le sait, la reine Christine ne jurait que par Descartes (mort à Stockholm), elle avait aussi fréquenté Spinoza et Leibniz. La Fille Roi consulte les lumières du Philosophe pour, littéralement, l’éteindre.

La pièce s’appuie sur ce contexte historique pour mieux s’en affranchir dans une vision, une rêverie, comme l’indique l’éclairante et envoûtante didascalie qui ouvre la pièce : « Le temps est éternel, un non-temps. Peut-être le présent, peut-être est-ce un conte ou peut-être un siècle passé, froid et violent. Un royaume en Europe. Les derniers temps de pouvoir d’un souverain avant qu’il ne s’en aille. Fleuves figés, oiseaux qui meurent de froid en plein vol et qui tombent du ciel. Crasse. Maladie, famines. Sang. Violence. Froid. Non-humains. » Puis on se rapproche du tâtre : « Sur la scène, les silhouettes d’arbres déformés sur un fond enneigé. Des armes ornent les murs. Des oiseaux noirs morts jonchent le sol. Une fenêtre aux volets qui filtrent une lumière crépusculaire bleuâtre. Au fond de la scène, une sortie avec l’enseigne EXIT en néon rouge. De temps en temps, la neige se met à tomber. De temps en temps, une planète apparaît dans le ciel de l’autre côté de la fenêtre. »

L’extraordinaire scénographie d’Alain Lagarde procède, comme Sara Stridsberg, par décalage et réappropriation. Un gigantesque parallélépipède de verre occupe l’espace et tournera sur son axe plusieurs fois dans le sens des aiguilles d’une montre (sens du temps). Sur les parois intérieures, la neige s’accumule. Une scénographie qui dit l’enfermement et, par une porte étroite, l’échappée. Le froid du pays et la froideurs des calculs politiques. Et, par contraste, la chaleur des corps désirants. Fascinant personnage que celui de la reine Christine dont la Fille Roi de la pièce exaspère les tiraillements en ébranlant les hommes d’ordre et de tradition incarnant le pouvoir. Fille Roi qui sait aussi se montrer odieuse avec celle qu’elle aime, capricieuse, dépensière et cruelle comme un souverain dont on ne discute pas les ordres, y compris celui de tuer ou de distribuer des biens. Le Pouvoir veut marier la Fille Roi à un homme qu’elle n’aime pas alors qu’elle aime Belle dont elle est aimée. Et, par dépit ou par jeu, veut la marier à un gros porc. Sexe, genre et pouvoir au cœur de cette pièce, sont traversés de lignes inextricables et miroitantes comme un cristal de neige.

Scène de "Dissection d'une chute de neige" © Simon Gosselin Scène de "Dissection d'une chute de neige" © Simon Gosselin

La Fille Roi finira par céder sa couronne pour préserver et vivre sa liberté. « La question reste ouverte : êtes-vous un homme ou une femme, êtes-vous une reine ou un roi ? » demande le Philosophe. Et la Fille Roi de répondre : « Quelle importance que je sois l’un ou l’autre ? J’ai pris le meilleur des deux sexes. » Mais aussi, ici et là, le pire.

Ce spectacle aux collaborateurs tous à louer et aux acteurs et actrices fort bien dirigés est l’avant-dernier spectacle que signe en majesté Christophe Rauck à Lille après sept ans passés à la tête du Théâtre du Nord. Il y laisse un théâtre en ordre, un public fidèle et nombreux et de beaux souvenirs. A la fin de la saison, il mettra en scène le spectacle de sortie de la promotion de l’école liée au théâtre et dirigée par Lucie Polet.

Le jour où Dissection d’une chute de neige au était donné au théâtre du Nord devant un public de professionnels et de journalistes, un jury, autour du nouveau directeur David Bobée, se réunissait pour auditionner les 1300 et quelques candidats pour une vingtaine d’élus devant former la nouvelle promotion d’actrices, d’acteurs, d’autrices et d’auteurs.

Rauck est déjà aux manettes à Nanterre-Amandiers où il a été nommé, devant un gros chantier : relever un théâtre passablement abîmé. La Dissection d’une chute de neige sera à l’affiche de la prochaine rentrée de Nanterre. Souhaitons que le spectacle soit accompagné au cours de la saison par la reprise de La Faculté des rêves (lire ici). Cela ferait un beau diptyque autour de Sara Stridsberg et de fascinantes figures de femmes offertes à deux grandes actrices, Cécile Garcia-Fogel et Marie-Sophie Ferdane. Christophe Rauck est un metteur en scène qui aime les actrices et sait les diriger avec doigté..

Dissection d’une chute de neige, spectacle créé du 16 au 18 mars au Théâtre du Nord sera en tournée à la rentrée. Les 18 et 19 nov à Caen, du 25 nov au 18 déc au Théâtre des Amandiers-Nanterre, puis au Quai d’Angers, au TNP de Villeurbanne, au Théâtre de Lorient, etc. (dates à déterminer).

Un enregistrement sonore du spectacle sera diffusé par France Culture à 20h ce 25 avril.

La pièce de Sara Stridsberg, traduite du suédois par Marianne Ségol-Samoy comme les précédentes, est en cours de publication à l’Arche.

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