Odéon: le clan des inquisiteurs

Sylvain Creuzevault et sa bande creusaient « Les Frères Karamazov » quand le confinement est arrivé. Contaminant le travail, est sorti du chapeau un lever de rideau aussi imprévu que jouissif qui donne à entendre, au cœur de l’œuvre, le poème du Grand Inquisiteur. Avant de mettre en scène les nouveaux inquisiteurs d’aujourd’hui. Un poème, une farce. Et Heiner Müller en commentateur sportif.

scène du spectacle "Le Grand Inquisiteur" © Simon Gosselin scène du spectacle "Le Grand Inquisiteur" © Simon Gosselin
Sylvain Creuzevault et son équipe travaillaient à leur version des Fres Karamazov de Dostoïevski (première en novembre), un auteur avec lequel le metteur en scène entretient un fécond dialogue depuis plusieurs années. Et puis le confinement est arrivé. Avec son lot de dérèglements, de confusions, d’incertitudes. Avec ses morts. Alors s’est imposé un spectacle qui n’était pas prévu et vient comme un lever de rideau en forme d’impromptu autour du « poème » Le Grand Inquisiteur, l’un des nœuds (pour employer un mot cher à Soljenitsyne) des Frères Karamazov.

« Devant l’arrêt de la machine surgissent des tremblements existentiels, habituellement couverts par elle, raconte Creuzevault, (…) selon les heures, on avance à travers les humeurs fébriles, tremblantes, fragiles, on essaie de sonder le sol pour mener à bien un travail de cette envergure. » Et plus loin : « il a fallu le grand retour de la mort en vrai pour nous faire prendre conscience des forces de la vie », autrement dit : « en montrant les dents, la mort a produit en même temps, en retour, un esprit vivifiant extraordinaire ». C’est cet esprit qui traverse tout le spectacle Le Grand Inquisiteur. Comme une urgence à s’enfoncer dans le chaos, à le faire danser.

Ivan Karamazov (Sylvain Creuzevault), l’un des trois frères, a donc écrit un poème où il imagine le retour du Christ au XVIe siècle à Séville au temps de l’Inquisition et il le lit à son frère Aliocha (Arthur Igual). Pendant que les spectateurs entrent dans la salle de l’Odéon, Creuzevault et Igual collent sur le rideau de fer, lettre après lettre, d’un côté, le code d’une carte de crédit : « Dieu éternel ainsi soit-il », et de l’autre, les lettres de feu d’un brasero : « éternelle rébellion quoi qu’il en soit ». Le rideau peut se lever.

Dans les rues de Séville, le Christ (Arthur Igual) ne dit rien mais les fidèles le reconnaissent. Il ne peut s’empêcher de faire des miracles. Une petite fille morte retrouve la vie ; un aveugle, la vue. La foule l’entoure. Passe alors le Grand Inquisiteur (Sava Lolov), un vieillard de presque 90 ans. Il ordonne que l’on arrête l’agitateur. Dans la nuit, un flambeau en main, le Grand Inquisiteur entre dans le cachot. Le Christ écoute, ne dit rien. Il ne dira rien de rien. Le Grand Inquisiteur, dans un long monologue donc, n’a de cesse de critiquer la liberté prônée par Christ et qui n’a fait que des ravages. « Nous avons corrigé Ton œuvre et nous l’avons fondée sur le miracle, le mystère et sur l’autorité. Et les hommes se sont sentis heureux d’être à nouveau menés comme un troupeau, et d’avoir pu enfin délivrer leur cœur d’un don si terrifiant, qui leur avait apporté tant de douleur. » (traduction André Markowicz utilisée pour le spectacle, Actes Sud). Ou encore : « chez nous, chacun sera heureux, personne ne se rebellera, personne ne s’entretuera plus à tout bout de champ, comme dans Ta liberté à Toi. Nous arriverons à les convaincre qu’ils ne deviendront libres qu’au moment où ils renonceront pour nous à leur liberté et ils se soumettront. » (Dostoïevski prophétise ce qui sera le stalinisme dans son pays). Au petit matin, le Christ est conduit au bûcher.

Creuzevault cite dans le programme le philosophe Nicolas Berdaiev (un texte de 1907 traduit en français par Luba Jurgenson et publié dans La légende du grand inquisiteur réunissant les textes de six penseurs russes commentant le poème, L’Age d’homme, 2004). « Le Grand Inquisiteur est apparu et apparaîtra encore dans l’histoire sous des apparences différentes. Son esprit a été bien présent dans le catholicisme et, en général, dans l’Eglise ancienne, et dans l'autarcie russe, et dans tout Etat absolutiste ; aujourd’hui, on retrouve cet esprit dans le positivisme, le socialisme qui prétend replacer la religion et construire la tour de Babel. »

Alors tout ce renverse en farce. Quand l’histoire se répète, comme disait le barbu, c’est en farce.

scène du spectacle "Le Grand Inquisiteur" © Simon Gosselin scène du spectacle "Le Grand Inquisiteur" © Simon Gosselin
Entrent en scène Donald Trump et sa houppette (Servanne Ducorps) qui parle à ses électeurs en leur aboyant dessus, Margaret Thatcher et son sac à main (Frédéric Noailles) qui traduit Trump au pied levé, Joseph Staline (Sylvain Sounier). Poutine, retenu au Kremlin pour affaire d’empoisonnement, n’a pas pu venir, dommage. Surgiront également la mouche du coche Marx (Arthur Igual) et, pour compléter le tableau, le pape (Vladislav Galard), ce clone.

A l’écart, assis près d’une petite table, Heiner Müller (Nicolas Bouchaud) profère le dernier texte de ses Fautes d’impression (recueil de textes et d’entretiens choisis par Jean Jourdheuil, L’Arche, 1991), intitulé Penser est fondamentalement coupable. Le dramaturge allemand raconte « l’événement décisif » que fut sa découverte de Dostoïevski en 1944, écrivain russe en qui il voit « l’auteur le plus proche de Shakespeare ». « Chez lui, on trouve encore une souffrance de l’expérience que notre époque a éliminée. » Plus loin, il critique le postulat d’Adorno selon lequel après Auschwitz il n’y a plus de poème possible : « La thèse d’Adorno, c’est la capitulation. C’est le contraire qui est vrai : après Auschwitz, rien que des poèmes. (…) Car la poésie lyrique est une façon de sortir du réel. Ce n’est qu’en sortant du temps qu’on peut avoir de l’influence sur lui. » Etc. Sur le côté, la perruque de Trump se dresse comme l’oiseau sort de sa cage pour donner l’heure. Vient le moment où les perruques ne tiennent plus. Ainsi s’avance cette soirée vivifiante emmenée par des acteurs heureux de fouler la scène et nous de les revoir en pleine forme.

Au sortir du théâtre, j’apprenais le décès de Frie Leysen, l’inventeuse iconoclaste du Kunstenfestivaldesarts de Bruxelles, celle qui avait su faire dialoguer sur les scènes les deux faces de la Belgique, celle qui nous a fait connaître des artistes venus de loin dont on ne soupçonnait pas le travail. Un esprit libre, curieux et rieur. Comme ce spectacle. Elle aurait adoré s’asseoir dans la salle de l’Odéon et voir sur le rideau de fer s’inscrire le mot de rébellion.

Théâtre de L’Odéon, jusqu’au 18 octobre, dans le cadre du Festival d’automne.

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