« Antigone » avec les Dakh Daughters de Kiev

Quand un pays se révolte contre l’oppression d’un tyran qui veut l’assujettir, tôt ou tard, la figure d’Antigone, celle qui dit non, pointe son minois irréductible. Aujourd’hui, l’Ukraine. Une mise en scène de Lucie Berelowitsch.

"Antigone" de Kiev © dr "Antigone" de Kiev © dr

En avril 2014, Lucie Berelowitsch s’est retrouvée à Kiev sur la place Maïdan. « Il y avait partout des petits autels à la mémoire de ceux qui étaient morts, des fleurs, des photos, raconte-t-elle. Je me suis demandé comment honorer ses morts, comment on reconstruit après, quelle place on laisse à la mémoire et quelle place on laisse à la vie qui va reprendre. Je me posais toutes ces questions quand on m’a proposé de faire une mise en scène à Kiev. »

Le berceau du théâtre Dakh

Lucie Berelowitsch a une double culture, russe et française. Par sa famille et par ses études. Elle a été formée à la fois au GITIS, la grande école de Moscou (aujourd’hui rebaptisée) et à l’école de Chaillot (aujourd’hui disparue). Elle a monté des auteurs russes comme Mikhaïl Boulgakov (Morphine), MarinaTsvetaieva (Le Gars), Ivan Viripaev (Juillet, lire ici) avant de revenirà des pièces plus hexagonales comme Lucrèce Borgia avec Marina Hands (lire ici). C’est dans l’avion qui la ramenait en France qu’elle a songé à Antigone, celle de Sophocle mais aussi celle de Brecht.

A Kiev, elle avait rencontré les Dakh Daughters. Ce groupe de jeunes actrices et chanteuses était venu souvent sur la place Maïdan participer à l’occupation. Et plus d’une fois, ces Antigone y ont martelé leurs chants nourris de vieilles traditions ukrainiennes mais aussi de compositions  personnelles. Lucie Berelowitsch a tout de suite voulu travailler avec elles.

Avant qu’elles ne forment leur groupe, je les avais rencontrées, quelques années auparavant au sein du théâtre Dakh. Au vaste arsenal de Kiev, le théâtre Dakh organisait une des premières éditions du Gogolfest, un festival quimêlait des tas d’artistes de toutes disciplines, vite devenu le grand rendez-vous de la jeunesse kiévienne. Il est rare qu’une jeune troupe de théâtre organise un événement d’une telle ampleur. Et, cerise sur ce gâteau, le théâtre Dakh proposait un étonnant spectacle de cent mètres de long sur la mort de Gogol. Je les retrouvais quelques mois plus tard dans leur théâtre minuscule, situé au bas d’un immeuble gris de Kiev, au terminus d’une ligne de métro.

L’ombre de Vlad Troïtksyi

Derrière toute cette histoire, un homme étonnant, Vlad Troïtskyi. C’est lui qui a créé à Kiev ce théâtre indépendant, l’un des tout premiers du pays, y faisant venir despédagogues réputés comme Klim (lui-même formé chez Anatoli Efros puis Anatoli Vassiliev). C’est au sein du théâtre Dakh qu’a été créé un premier groupe de musique, Dakha Brakha, qui, depuis, connaît un succès mondial. Et c’est là que sont nées les Dakh Daughters, actrices devenues chanteuses et musiciennes.

Les Dakh Daughters (Natalka Halanevych, Tetyana Hawrylyuk, Solomila Melnyk, Anna Nikitina, Natalia Zozul) allaient donc former le chœur, en écrivant leur partition. Qui jouerait l’orgueilleuse Antigone ? Ruslana Khadipova, qui au Gogolfest s’occupait du programme visuel et jouait – comme la plupart de ses compagnes – dans les spectacles de Vlad Troïtskyi venus en 2013 au festival Passages à Metz (dont le signataire de ces lignes est le conseiller  artistique). Et Créon, le roi implacable ? Roman Iasinovskiy, qui fut responsable logistique au Gogolfest et lui aussi acteur des productions de Troïtskyi. Et Tirésias, celui qui voit sans voir ? Thibault Lacroix, un familier de Vincent Macaigne, qui a cofondé la compagnie des 3 sentiers avec Lucie Berelowitsch.

L’entre-deux-langues

Tirésias, l’homme qui parle le langage des oiseaux, parle ici le français, une belle étrangeté du spectacle Antigone. Difficilement perceptible pour les spectateurs français, le spectacle, selon les scènes, parle en russe, langue du pouvoiret des officiels (Créon et les siens) ou parle en ukrainien, langue de l’intime, de la maison, la langue d’Antigone. Le tout sur fond d’orthodoxie, de son dévoiement et de sa servilité au pouvoir (peu de chance que ce spectacle soit vu dans la Russie de Poutine).

Pas de soleil méditerranéen dans cette Antigone de Kiev, mais des ombres, une terrenoire, un temps humide et une violence slave. Avec raison, Lucie Berelowitsch  poursuit la pièce de Sophocle parla fin de celle de Brechtqui s’ancre plus dans l’histoire. Hémon, le fils de Créon, se poignarde devant son père et s’affaisse sur le corps de sa fiancée Antigone qui, lors de son emprisonnement, vient d’abréger sa vie avec « un lacet fin fait des fils de sa robe ». La guerre rôde.

L’actrice qui joue Antigone en est une aussi dans la vie, plus ouverte que l’héroïne de la pièce. « D’une certaine manière, on [les gens de Maïdan] s’est uni contre l’agresseur, contre la corruption et, d’une certaine manière, on doit construire ensemble notre futur commun. Quand, si ce n’est pas maintenant ? Qui, si ce n’est pas nous ? », dit-elle.

Antigone, Théâtre Paul Eluard à Choisy-le-Roi le 29, Maison des arts de Créteil du 4 au 6 février. Théâtre de l’Union à Limoges  les 10 et 11 mai

Spectacle des Dakh Daughters le 30 janvier au Carré de Saint-Médard-en-Jalles et le 1er février au Trianon (Paris).

Le texte de cette Antigone est paru dans l’Avant-Scène Théâtre n°1395. 

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