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Billet de blog 29 févr. 2020

Armel Roussel met Wedekind à nu

Réunissant de jeunes talents autour de « L’éveil du printemps »  de Frank Wedekind, le metteur en scène Armel Roussel ne se contente pas d’adapter la pièce en fortifiant ses nerfs et ses nervures, il la fouette pour mieux en exprimer la troublante sensualité.

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Scène de "L'éveil du printemps" © Hubert Amiel

Une lande de terre brune, duveteuse, souple. Une terre dans laquelle les corps nus ont envie de se rouler, et il ne vont pas s’en priver. Une terre où les graines germent vite, accélérant la vie, où la jeunesse est synonyme de fulgurance. Une terre nourrissante où l’éveil des sens qu’elle excite ne va pas sans une attirance pour la mort. Un terre qui sent l’humus. Une terre enfin où enterrer les morts, lesquels aiment y revenir le temps d’un tour de piste. C’est dans ce décor inspiré, occupant tout la scène de la grande salle du Théâtre de la tempête que le metteur en scène belge Armel Roussel, nous invite à voir et à respirer son adaptation de L’éveil du printemps, la détonante pièce de Frank Wedekind.

Ça sent l'être

Il y a deux ans Clément Hervieu-Léger en avait donné à la Comédie-Française une peu convaincante version « encalminée dans des éclairages de deuil et un décor aussi écrasant que le décor de Richard Peduzzi » (article à lire ici). Rien de tel ici. C’est une fête des sens, d’une sensualité d’autant plus effrénée que la mort rôde et que les exemple que donnent les adultes (pudibonderie, moralisme, autorité patriarcale aveugle) ne donnent pas envie aux jeunes de leur ressembler. « La vie est d'une telle platitude. Moi-même, des fois j'ai envie de me pendre à un arbre, tu sais » dit le jeune Melchior à son meilleur ami Moritz. Mais c’est ce dernier qui se suicidera au milieu de la pièce, ignorant à jamais le corps de la femme au-delà des rêves qui assaillaient l'adolescent la nuit dans son sommeil.

C’est le temps des premières fois. Premier baiser entre deux jeunes hommes, première baise entre un garçon et une fille, premier désir pour une femme d’être fouettée, première masturbation collective entre copains, première expérience libertine, première tentative (réussie) de suicide, premier avortement (qui finit mal). Et sans parler d'une scène de viol. Tout cela est dans la pièce de Wedekind publiée en 1891 mais interdite de scène durant quinze ans.

Armel Roussel époussette le texte, lui donner du nerfs et pousse les situations jusqu’à leur terme non écrit mais patent. Que du plaisir. Il y ajoute quelques citations clins d’œil : ici, A bout de souffle de Godard (Belmondo au volant, cigarette aux lèvres, se tournant vers le spectateurs :« si vous n‘aimez pas la mer, si vous n’aimez pas la montagne, si vous n’aime pas la ville, alors allez vous faire foutre... ») et là, les cahiers d’Antonin Artaud ( « là où ça sent la merde, ça sent l’être »).

Scène de "L'éveil du printemps" © Hubert Amiel

Mais, comme tout metteur en scène de cette pièce, Armen Roussel se heurte à ce qui a vieilli en elle, malgré elle. Car c’est la société qui a changé. Si l’imbécilité des conseils de classe n’a guère bougé entre la fin du XIXe siècle et le début du XXIe dès lors qu’il s’agit de mettre un élève à la porte pour de mauvaises raisons et des prétextes disciplinaires, le motif invoqué (quelques pages et dessins d’éducation sexuelle données à un ami en dehors du cadre scolaire) est si daté qu’il fait rire. Comme cette mère qui parle encore de bébé apporté par une cigogne, fable à laquelle sa fille Wendla ne croit pas un instant, même s’il lui manque comme souvent aux autres quelques rudiments d’éducation sexuelle.

Étre soit sans fard

C’est une pièce où des jeunes gens ne cessent d’interroger les mystères du sexe, de l’amour et de la mort. Armel Roussel raconte que la figure de l’adolescent revient dans la plupart de ses spectacles. Et il ajoute : « car surtout, je rêve d’un spectacle qui nous nettoie et nous donne le goût d’être soi sans fard, quelque chose qui nous rappelle ce que c’est que respirer ». Mission accomplie avec cet Éveil du printemps.

Professeur dans les écoles belges et excellent directeur d’acteurs, Armel Roussel s’est entouré de jeunes acteurs formidables formés pour la moitié d’entre eux à l’Insas à Bruxelles et au Conservatoire royal de Liège. C’est le cas de Nicolas Luçon (Moritz), de Berdine Nusselder (la mère de Wendla), de Judith Williquet (Wendla), d’Amandine Laval (Martha). Julien Frégé (Melchior) sort, lui du Conservatoire de Paris, Nadège Cathelineau (Ilse) est passée par la faculté de Nanterre. Tous font bloc avec les autres acteurs souvent présents dans les spectacles d’Armel Roussel : Romain Cinter, Thomas Dubot, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, Uiko Watanabe. A l’entrée du public, deux chanteuses-musiciennes sont au manettes et le resteront tout au long du spectacle, Julie Rens et Sasha Vovk qui forment le groupe Juicy (en alternance avec Elbi). Elles se tiennent au fond de la lande de terre et se démènent comme de vraies diablesses. D’entrée de jeu, elles donnent le ton  du spectacle : tonique, décomplexé et jouissif.

Théâtre de la tempête, du mar au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 29 mars.

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