Andrzej Stasiuk sur la route de plus en plus loin à l’Est

« Mon bourricot », le nouveau livre de l’auteur polonais Stasiuk nous entraîne loin de chez lui en Russie, au Kazakhstan, au gré des routes et des rencontres. Ni romancier, ni écrivain voyageur, Andrzej Stasiuk est indéfinissable et rapiécé comme son vieux bourricot de bagnole. En route !

L’écrivain polonais Andrzej Stasiuk poursuit sa route. De livre en livre, il trace. Son dernier livre a pour titre le surnom affectueux qu’il donne à sa voiture : Mon bourricot. Comme souvent, il n’est pas seul à bord. Cette fois, Z l’accompagne. Où ? Très loin à l’est. On se quitte dans un village kazakh inconnu mais dont le nom est connu du monde entier. Sacré bourricot !

Par le fleuve (éditions le Passeur, 2000), son premier traduit en français, annonçait la couleur : « dans la voiture j’avais tout ce qui est nécessaire pour la route : des cassettes des Rolling Stones pour chantonner, des jerricans d’essence pour éviter de chercher une station, de la vodka allemande au goût d’amande pour, Dieu m’en garde ! ne pas me sentir plus mal ». Dans ce premier recueil de nouvelles, on rencontre un premier mécano, Wladeck, qui joue du compresseur comme d’autres du piano. On trace, mais on ne quitte pas (encore) la Pologne.

Les livres suivants Dukla et Contes de Galicie (Christian Bourgois, 2003 et 2004) s’enfoncent dans la Pologne des villages où le présent et le passé font la paire, surtout la nuit. « Au village, tout finit par s’éteindre. L’obscurité des temps anciens descend lentement pour envelopper Edek, Kacmarek, Hrynacz et les autres... » lit-on dans L’Hiver (Noir sur Blanc, 2006). On compte beaucoup de noms de personnages qui ne font que passer chez Stasiuk et innombrable noms de localités perdues à l’est du monde, disons de la Pologne au Pamir en passant par la Russie, la Chine et toute l’Asie centrale.

Si Stasiuk va loin, toujours plus loin, c’est par des chemins buissonniers : partir de là où je suis, cette Pologne des confins où les frontières sont des nids à histoires, puis labourer le pays tout entier par goût et curiosité et toujours cette envie de tracer. Pousser jusqu’aux pays du coin, soit l’Europe centrale, orientale et balkanique, cela fera la matière d’autres livres comme Sur la route de Babadag (Christian Bourgois, 2007). Stasiuk roule en caisse le plus souvent, mais il emprunte aussi des trains, des ferries, des autocars, rarement des avions car il a besoin de côtoyer des paysages et de croiser les gens qui les habitent, pour voir, sentir (ses livres sont pleins d’odeurs), engranger, réinventer. Dans Fado (Christian Bourgois 2009) un chapitre a pour titre  Un on the road slave. Page 138, il cite Garcia Marquez : « la vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient ». C’est là le crédo de ses livres, sa feuille de route.

Dans Taksim (Actes Sud, 2011), le titre est un mirage, un rêve, un but. Dans une vieille camionnette, le narrateur et son pote Wladek passent les frontières de l’Europe orientale dans un vieille guimbarde déglinguée pour vendre des nippes de deuxième ou dixième main, mais des nippes qui portent en elle le mirage de l’occident. On roule et on les roule. Alors les deux compères roulent encore, picolent, des serveuses souvent revêches servent des verres, Depuis la Nadia de Par le fleuve, le narrateur n’a plus connu de grande aventure amoureuse. Les flics viennent souvent faire un petit tour dans les roads-récits de Stasiuk : ils l’attendent au bord des routes pour le taxer. Il se remboursera en mots.

L’Est (Actes Sud, 2017, lire ici)) s’attarde en Russie, l’immensité du pays sied au narrateur et le console de son rêve inassouvi de road trip ricain. « La Russie a le goût et l’odeur d’une usine automobile au petit jour ». Stasiuk sait de quoi il parle. Il poursuit : « Je n’ai nul besoin de forcer mon imagination pour deviner ce qui m’attend. L’unique différence c’est que tout y est plus grand [que l’Amérique]. Plus d’espace, plus de saleté, plus de tristesse et plus de rancune » A la dernière page de L’Est, il roule toujours. « De la poussière se déposait à l’intérieur de ma voiture. De la poussière et du sable. Le même sable que celui du désert de mon enfance au bord du Bug. Le même désert qu’avait traversé mon grand-père en menant son peuple vers un salut qui devint un exil ».

Aujourd’hui, dans son dernier livre traduit, Mon bourricot (Actes Sud, avril 2021), on retrouve le désert, le sable, la poussière. On the road again. Fado commençait dans une station service, Mon bourricot par une fuite sous le châssis et autres saloperies mécaniques (différentiel, demi-train, cardan partent en sucette). Le bourricot est plein de bobos mais il a un fier passé de dépanneuse. Le narrateur et lui ne se quittent plus depuis trente ans. Le bourricot est le premier lecteur de Stasiuk, l’écrivain lui devait bien le titre de l’un de ses livres. On fait moisson de visas, de doubles visas, de bidons d’essence et de pièces de rechange. On en oublie, mais on n’a plus de place et puis il est l’heure.

Six mots de Sergueï Chnourov, le leader du groupe de rock russe Leningrad - « on roulait, putain, putain, en bagnole » - tiennent lieu d’exergue ou de starter. En route. Jamais la voie la plus directe. On fait un détour par les montagnes, on emprunte de préférence les routes secondaires et leurs mystères. « Voici comment je voyais la chose : le monde défile derrière le pare-brise, un air étrange entre par la vitre baissée, une poussière inconnue s’amasse, on ne sait pas de quelle manière ça finira. » Cela finit souvent dans une station service. La serveuse « taciturne, hautaine avec un bonnet blanc » sert la commande « sans même nous regarder ». Sur le parking, des «  vieux Kamaz ronronnaient à plein régime. On aurait dit une Amérique bizarre. Un Hopper un peu sali ». La Russie. Voici le bourricot aux portes de Voronej, Stasiuk circule dans la ville de qu’il sait être celle de l’écrivain Andreï Platonov. Son roman Le chantier traverse l’un des livres. « On ne peut pas penser à la Russie sans penser à Platonov ». Il reprend la route qui est à la fois un lieu de rencontres et de mémoire, un voyage dans l’espace autant que dans le temps. Perdu du côté d’Engels, non loin de la Volga, le narrateur tombe sur Alexei. On boit, ça dérive, on refait le match Pologne contre Russie, la steppe aura le dernier mot : Alexei et le narrateur chantent ensemble « L’Internationale » version buveurs de nuit.

Ainsi le livre avance au gré des routes, des rencontres, du jeu du chat et de la souris avec les flics et des envies qui bifurquent. Le sable chauffe le caoutchouc des pneus, le bourricot tousse, les flics du Kazakhstan comme leurs frères russes aiment avoir les pattes bien graissées. C’est l’une des derrières scènes du livre. Ubuesque. Elle se soldera par une poignée de roubles dans un village dont le narrateur et Z ne connaissent pas le nom jusqu’à ce qu’à la sortie, en se retournant, ils lisent une pancarte : Tamerlan. « Comme l’autre ? » Demande Z. « Sûrement » répond Stasiuk alias le narrateur. Le voyage continue. Le Bourricot reprend « son ronronnement régulier et satisfait ».

Mon Bourricot d’Andrzej Stasiuk, traduit du polonais par Charles Zaremba, Actes Sud, 228p., 22 €.

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