L’impact foudroyant du metteur en scène irakien Haythem Abderrazak

Le CDN de Besançon boucle la saison comme il l’a commencée : en Irak. Après « Looking for Orestia » en tandem avec Célie Pauthe, Haythem Abderrazak met en scène « La Maladie du Machrek » d’après « Horace » d’Heiner Müller avec ses acteurs et des amateurs bisontins. Un spectacle dont l’impact est comparable à celui d’une balle. Foudroyant.

Scène à Besançon de "La maladie du Machrek" © Elizabeth Carecchio Scène à Besançon de "La maladie du Machrek" © Elizabeth Carecchio
Venu de derrière un bosquet et du fond fin de l’histoire du théâtre, tiré par un homme-cheval, l’increvable chariot de Thepsis s’avance sur une petite place bétonnée. En descendent un homme et une femme emmitouflés. A leurs regards égarés, inquiets, on devine qu’ils ne sont pas du pays. Des errants, des étrangers, des émigrés. L’homme s’éloigne pour aller chercher quelque pitance, un abri peut-être, la femme attend, gardant des valises mal fermées comme on le dit des cicatrices qui ne parviennent pas à circonscrire une plaie ouverte. Un jeune homme passe en courant, coup de feu, il s’écroule. Le tireur paie le charretier qui charge le cadavre et s’éloigne. Sur le pourtour de la petite place, située à deux pas du théâtre de Besançon et de l’esplanade Jean-Luc Lagarce (enfant du pays), occupant quelques rangs de chaises, le public saisi retient son souffle.

De Bagdad à Besançon

C’est par ce préambule sans le moindre mot que s’ouvre La Maladie du Machrek, un spectacle conçu et mis en scène par Haythem Abderrazak. Le public bisontin connaît ce metteur en scène irakien car c’est avec lui que Célie Pauthe, directrice du CDN, a mené à bien l’aventure de Looking for Oresteia (lire ici) qui a ouvert la saison à l’automne dernier et c’est une belle et juste idée d’avoir confié à ce grand artiste irakien le soin de la conclure avec La Maladie du Machrek.

Créé à Bagdad dans un terrain vague il y a dix ans, ce spectacle avait ensuite été donné à Erbil, deux ans plus tard. C’est là que Yagoutha Belgacem, l’âme et le bras séculier de la plateforme Siwa (lire ici) avait présenté Célie à Haythem (on ne dira jamais assez l’importance qu’ont des hommes et des femmes de l’ombre dans la vie des arts). Et c’est cette même Yagoutha qui, il y a quelques saisons, avait emmené Haythem Abderrazak à Redeyef, une ville du sud tunisien (guère touristique mais connue pour ses mines de potasse) où il allait croiser le Théâtre du Radeau, retrouver Célie Pauthe et surtout, sur une esplanade en terre battue devant l’Economat (devenu un lieu culturel), mettre en scène une nouvelle fois, en quatre jours intensifs, La Maladie du Machrek avec trois de ses acteurs venus de Bagdad et des jeunes de la ville (lire ici). Du théâtre à l’arrache fait dans l’urgence. On retrouve cette fébrilité à Besançon. Haythem Abderrazak est un homme toujours sur la brèche du qui-vive.

La tunique ensanglantée

Trois voitures cernent maintenant la place, phares allumés. En sortent des hommes, pieds nus, en petite tenue. Comme nus, sans masque. Ils s’observent les uns les autres, tendus. Le silence n’en devient que plus prenant. Amis ? Ennemis ? Alliés de circonstance ? Trois voitures, autrement dit trois clans, amis et ennemis à la fois, trois faces d’un même pays (l’Irak) : les sunnites, les chiites et les Kurdes. Ou encore les Yézidis, les Turkmènes et les chrétiens. Une femme sur le côté les observe. Une autre viendra de loin. Qui sont-elles ? On le comprendra peu à peu. Haythem Abderrazak (qui interprète le rôle du réfugié) ne fait pas un théâtre d’explication mais de suggestion ou, mieux, pour reprendre un binôme formulé par Heiner Müller, il ne cherche pas le « succès » mais « l’impact » (cf. les formidables Conversations 1975-1995 préparées et présentées par Jean Jourdheuil, qui viennent de paraître aux Editions de Minuit).

Les hommes armés de chaises – qui sont comme leur territoire – s’affrontent comme des coqs, miment l’un d’entre eux en acceptant – provisoirement – son leadership. L’une des deux femmes vient troubler tout ça, l’autre attend son heure. Un reporter-photo avec casque et gilet estampillé « press » photographie les scènes. Scène comique : de nulle part surgit un touriste occidental (probablement américain) qui, de sa hauteur, entend initier au tambourin ces hommes du Machrek lesquels, entre temps, se sont habillés et cravatés pour mieux séduire la femme. Aucun mot n’a encore été prononcé, c’est par la suite que le lien se fera oralement avec Horace, la pièce de Heiner Müller.

La courte pièce de Müller reprend l’histoire des Horaces et des Curiaces. Rome et Albe se disputent le leadership. Plutôt que de voir leurs armées s’affronter et se massacrer, on délègue un combattant par ville. « Pour Rome un Horace, pour Albe un Curiace », écrit Müller. Horace triomphe, brandit la tunique ensanglantée, mais le Curiace qu’il a tué était le fiancé de sa sœur. Cette dernière reconnaît la tunique, hurle, défait ses cheveux et embrasse le vêtement (dans la mise en scène d’Abderrazak, elle le trempe dans un seau et le rince par trois fois). Horace tue sa sœur : « Va rejoindre celui que tu aimes plus que Rome. » Alors se pose la question qui va occuper la pièce jusqu’au bout : faut-il honorer Horace comme vainqueur ou l’exécuter comme assassin ? « Et qui nomme sa faute et ne nomme pas son mérite/ Qu’il vive commun chien parmi les chiens/ Et qui nomme son mérite et ne nomme pas sa faute/ Qu’il vive aussi parmi les chiens », écrit Müller.

Le rêve d’Haythem

La pièce date de 1968, après Philoctète et avant Mauser. Dans Horace, à travers l’histoire romaine, Müller « déploie une analyse de l’imaginaire communiste et de son avatar stalinien », et cela « en pratiquant une écriture chorale dérivée de la “pièce didactique” selon Brecht », écrit Jean Jourdheuil dans sa présentation on ne peut plus documentée des Conversations 1975-1995. D’une semblable façon, à travers cette pièce librement adaptée, Haythem Abderrazak interroge son pays, l’Irak. « Les milices en Irak sont encore plus nombreuses aujourd’hui car elles ont participé à la lutte contre l’Etat islamique, explique le metteur en scène irakien. Les miliciens sont-ils pour autant des héros ? Ils ont vaincu Daesh mais continuent de faire la loi et de tuer impunément. Dans La Maladie du Machrek, je m’inspire de Heiner Müller mais c’est de cela que je veux parler. » Et il le fait avec un art du théâtre qui coupe dans le vif et ne s’embarrasse pas de fioritures tout en mariant le tragique à l’humoristique, ce qui n’était pas le cas dans sa version de Redeyef.

Auprès de ses formidables acteurs venus de Bagdad (Yaas Khdhaer Aubaeas, Yahya Ibrahem Faleyeh, Naji Hassan Abed Al Naseri, Omar Dheyauldeen Al Qaysi, Ali Sameer Mohamed Al Massoodi) qui ont l’habitude de travailler avec lui, Haythem Abderrazak a su intégrer des acteurs amateurs bisontins (Rani Abdal, Mahmoud Albana, Eloi Coqueret, Melody Domergue, Jean-Louis Pêcheur) issus pour la plupart d’un projet d’« immersion culturelle » mené depuis trois ans avec des jeunes de 17 à 25 ans des quartiers de Besançon.

Après Besançon, Haythem Abderrazak va retrouver Bagdad, ville qu’il n’a jamais songé à quitter et où son rôle auprès des jeunes acteurs et metteurs en scène irakiens est crucial, pendant leur études à la faculté des beaux-arts et après. En rentrant dans sa ville, il compte s’atteler à mettre en scène Un ennemi du peuple d’Ibsen. Une version qui sera forcément très éloignée de celle que l’on peut voir actuellement à l’Odéon signée Jean-François Sivadier (lire ici) et qui, en Irak, résonnera autrement mais probablement tout aussi fort. Dans un avenir un peu plus lointain, car c’est une production difficile à mettre sur pied (temps, moyens financiers), Haythem Abderrazak caresse le rêve de mettre en scène un jour ce récit fleuve de la Mésopotamie qu’est Gilgamesh. Une histoire qui lui convient à merveille.

Le spectacle La Maladie du Machrek s’est donné les 28 et 29 mai à Besançon.

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