Théâtre : silences et bévues, spleen d’automne

La direction de la création artistique au Ministère de la culture est vacante depuis des mois, la ministre est abonnée au silence et quand elle parle, c’est pour réinventer l’eau tiède. Tout s’étiole, c’est le temps du mou. Ici et là, la résistance allume des feux.

Le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, centre dramatique national (CDN), connaît une crise sans précédent qui oppose une partie du personnel à la direction du théâtre. Communiqués alarmants, appel à la grève, parano ; on n’avait jamais vu ça dans ce théâtre qui fut pionnier en région parisienne. Les jours passent, la situation est de plus en plus pourrie. Que fait le Ministère, premier bailleur de fonds ? Rien. Si Jack Ralite, ancien maire d’Aubervilliers et figure respectée et entreprenante du théâtre français, était encore là, armé de citations en forme de fusées éclairantes, il aurait mis tout le monde autour d’une table. A tout le moins pour parler, y voir clair. Le Ministère ne bouge pas. Le SYNDEAC non plus, la directrice du Théâtre de la Commune étant la présidente de ce syndicat des patrons du théâtre public. La CGT du spectacle soutient les grévistes.

Il y a une crise de direction à l’Arcadi, organisme très précieux pour les compagnies d’Ile de France, largement financé par la Région mais aussi par le Ministère de la culture. Profitant de cette crise, la présidente de la Région,Valérie Pécheresse, vient d’y organiser un hold up en forme de tour de passe-passe : elle a écrit à la ministre pour l’informer. Que fait cette dernière ? Rien. Elle ne lui a toujours pas répondu. Sans doute réfléchit-elle encore à ce qu’elle pourrait bien dire. Mais sur quelles bases ? Quelle vision ? Elle ne sait trop. Ce silence persistant devient une habitude.

Il y a quelques mois, de jeunes compagnies s’étaient regroupées pour adresser une lettre à la ministre où elles développaient un projet passionnant pour reconvertir les locaux du Conservatoire national supérieur d’art dramatique, promis à la vente à la découpe, quand « le cons’ » s’installera porte de Clichy dans quelques années. Les services de la ministre n’ont même pas accusé réception. L’attentisme de la ministre est-il contagieux ?

Et quand elle parle enfin de théâtre, comme la ministre vient de le faire à Limoges, c’est pour réinventer l’eau tiède. Elle dit vouloir « créer » trois pôles pour la francophonie, des pôles qui existent déjà : le festival de Limoges dont la francophonie est la vocation depuis sa création, la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon qui est un centre des écritures contemporaines où les francophones sont bienvenus, et le Tarmac, lieu dédié, désormais fondu sous la coupe de Théâtre ouvert à la faveur d’une question de locaux (TO étant expulsé du sien s’installant dans celui du Tarmac). Il y avait certainement une réforme à mener au Tarmac qui tournait un peu en rond et une autre à mener à Théâtre ouvert après le passage de pouvoir des fondateurs, mais associer les deux en espérant que cet étrange équipage résoudra dans son amalgame tous les problèmes est d’un optimisme de façade qui confine à la tartufferie.

Face à cette apathie ministérielle – ne disons rien du « pass jeunes », cette onéreuse opération de com et con née dans la tête du candidat président et avalée comme une couleuvre par la ministre –, on ne peut pas dire que la profession fasse preuve de réactivité et d’unité, autrement que par des communiqués et, parfois, des lettres ouvertes. On est entré dans l’ère du mou, du mi-figue (public), mi-raisin (privé), du chacun pour soi, du soupir désabusé et quand ça hurle, c’est seul dans son coin. Le théâtre que font les gens en poste dans les structures est majoritairement devenu convenable, propre sous lui, il ne chie plus dans les brancards, il ne mange plus de bidoche, il est devenu végétarien, il veganise. De temps en temps, des artistes iconoclastes y sont invités, tenant lieu de caution ou de bonne conscience, comme le sont trop souvent les artistes dits associés (à un établissement) ; l’affichage est là mais derrière : qu’y a-t-il ? Rares sont ceux comme Stanislas Nordey à la direction du TNS qui ont su bousculer les bases de leur maison avec quelques idées fortes.

Faut-il s’étonner qu’il y ait une crise des vocations chez les plus jeunes appelés à prendre la relève lorsqu’il s’agit de pourvoir des postes ? Etre directeur de CDN ne fait plus guère rêver, on postule tout de même car la carotte qui fait avancer la bête, c’est celle du pognon que cela procure pour les créations. Ces structures nées de la décentralisation dramatique ont eu leur efficacité, leurs heures de gloire, leurs pionniers mais après tant d’années, usées, elles ont atteint leurs limites et cela ne date pas d’aujourd’hui. Il faudrait repenser, remettre à plat, redynamiser, réinventer, mais le Ministère n’y songe pas et la profession ne semble pas vouloir balayer devant sa porte. Un poste se libère et le cirque des nominations recommence. Il y a des cases à remplir alors on les remplit sur l’air déjà usé de la parité. Et au suivant. Personne ne moufte contre cet état des lieux déliquescent.

Où sont passés les coups de gueule collectifs, les empoignades, les conférences de presse fiévreuses de la direction du théâtre ? Où sont passés les plans sur la comète, la croyance aux forces de l’esprit et celle du mégaphone ? Où sont passés les toqués de l’utopie ? Il n’y a plus de tête à la direction générale de la création artistique au sein du Ministère de la culture. Le poste est vacant depuis des mois. C’est sans doute qu’il ne sert plus à rien. Qu’il n’y a plus de politique à inventer et même à mener, mais des enveloppes, de plus en plus chiches, à gérer.

Plus pernicieusement, la politique se tient sous le tapis, elle agit comme par défaut, elle n’ose pas dire son nom, elle se glisse dans les détails. Un seul exemple. Emblématique. D’un côté, le Ministère de la culture verse 500 000 euros pour aider aux travaux d’un théâtre privé parisien (la Scala). De l’autre, le même Ministère rechigne à mettre la main au portefeuille quand Sylvain Creuzevault et sa compagnie (par ailleurs subventionnée pour ses créations) demande une aide pour transformer les abattoirs d’Eymoutiers en lieu de travail culturel. Idem pour Julien Gosselin dont le projet d'installation à Calais ne suscite pas un engouement délirant rue de Valois. On ne comprend pas que ces deux metteurs en scène en vue  ne soient pas candidats pour diriger des lieux culturels existants. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Trois jours durant, au milieu du mois d’août, avec l’aide d’un maire audacieux et clairvoyant et des tas de bénévoles (cours de théâtre gratuit contre aide à la cuisine, etc.), Creuzevault et sa bande, renforcés par Pierre Meunier, Fantasio, Laurence Chable et quelques autres amis, ont organisé un festival sur le pouce à Eymoutiers. Pendant trois jours, il a fait le plein de spectateurs du coin et d’un peu de Hollandais en vacances. La ministre de la Culture, trop occupée par d’autres affaires, n’en a sans doute pas eu vent ; elle ne serait, de toute façon, pas venue. Mais, tout sourire, elle était à l’ouverture du théâtre de la Scala.

Alors, soyons clair. L’avenir du théâtre français, c’est dans des aventures comme celle de Creuzevault à Eymoutiers ou celle de Julien Gosselin à Calais qu’il se joue et se jouera, comme il se joue sur des scènes alternatives mises à mal par la dissolution de l’Arcadi ; non pas dans un théâtre privé parisien recyclant des pointures du théâtre public comme le fait la Scala, ni dans des structures à bout de souffle. Le théâtre a plus besoin d’imagination que de gestion, de contes illogiques que de logiques comptables, d’errance que de suffisance, de tâtonnements que de ronronnements.

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