Trois femmes en rupture de vie et en zone de turbulence

Léa Chanceaulme et Kevin Keiss ont écrit ensemble « Et on est toutes parties ». L’histoire de trois femmes que tout sépare et qu’un mur réunit au pied d’une mystérieuse « zone ». Une quatrième femme, pionnière du féminisme, surgira, au terme de cette surprenante et prenante épopée. De reports en annulations, le spectacle ne sera sans doute pas visible avant un an ou presque.

Scène de "Et on est toutes parties" © Simon Gosselin Scène de "Et on est toutes parties" © Simon Gosselin

Qui n’a pas été traversé un jour par l’idée de changer de vie ? De rompre les amarres de la routine quotidienne ? Quelle actrice n’a pas été tentée un soir de sortir de scène avant la fin de la pièce qu’elle jouait sans conviction pour cachetonner, et d’aller par les rues, de marcher sans se retourner ? C’est un tel moment de rupture non préméditée que partagent – chacune la sienne – Gena, Jenny et Jane, les trois personnages moteurs de la première pièce de Léa Chanceaulme, Et on est toutes parties écrite en tandem avec Kevin Keiss et dont elle signe seule la mise en scène.

Un homme à tout faire, donc un acteur à tout jouer, Arthur Le Parc, interprète tous les rôles d’homme. Cet acteur formé à l’Ecole du jeu jouait déjà dans la première mise en scène de Léa Chanceaulme, Casimir et Caroline, la si belle pièce d’Odön von Horváth. Par la suite, Chanceaulme s’est formée plus avant en étant, par deux fois, l’assistante de Jean-Pierre Vincent (Jean-Pierre, tu nous manques !) et celle de Cécile Garcia Fogel pour les spectacles de fin d’année à l’Ecole du Théâtre du Nord. Sa compagnie Que mas, basée à Anizy-Le-Château dans l’Aisne réunit des compagnons de promotion à l’école Jean Périmony et des collaborateurs issus de diverses écoles nationales.

Les trois actrices réunies par Léa Chanceaulme pour Et on est toutes parties se complètent admirablement : Camille Claris (Jane) a été formée à l’école Claude Mathieu, Magdalena Malina (Gena) venue de Pologne a fait des études d’art du spectacle à l’université de Nanterre, Juliette Savary (Jenny) est sortie du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique.

Quant au coauteur de la pièce, Kevin Keiss, il baigne dans son jus. Enfant de l’ENS, de Florence Dupont et de l’école du TNS, il fait partie du groupe d’autrices et d’auteurs Traverse qui a écrit Pavillon noir pour le groupe O’SO. C’est un auteur qui aime écrire et travailler avec ou pour des metteuses en scène : Maêlle Poésy, Lucie Berelowitsch, Elise Vigier et j’en oublie. De belles et riches collaborations le plus souvent, et c’est encore le cas avec Léa Chanceaulme et celles qui l’entourent : Gala Ognibene qui signe une scénographie évolutive en osmose avec la pièce, Marie-Cécile Viault qui signe les costumes, très justes, je veux dire : faisant la jonction entre le corps des actrices et de l’acteur et celui de leur personnage. Kevin Keiss résume la pièce en paraphrasant volontairement Deleuze et Guattari : « fuir sa vie en cours pour mieux se l’approprier, la faire sienne ».

Tout commence classiquement par des scènes d’exposition. Jane à la pause déjeuner de sa boïte attend au restau pour payer, il y a la queue, elle a besoin d’aller aux toilettes, l’heure tourne, la réunion où on l’attend a dû déjà commencer, mais ses jambes en ont rien à foutre, elles marchent, s’éloignent, l’entraînent. « J’ai rencontré Martin à une fête à la fac d’archi alors que je ne suis pas en archi et pas à la fac », commence Jenny. Mais Martin n’est jamais là, c’est un homme fuyant, un matin elle se réveille : « c’est fini ». Elle prend le premier train. Gena et son copain-collègue attendent un double poste afin de poursuivre leur recherche scientifique. Mais il n’y a qu’un poste. C’est Gena qui part pour satisfaire son plus cher désir : découvrir « la zone ».

C’est au pied d’un haut mur devant la zone que le destin (je veux dire : la complicité des deux auteurs de la pièce) réunit, par un divin hasard, ces trois femmes si différentes devant un douanier qui veut pas les laisser entrer dans la zone sans autorisation. On l’aura compris, c’est aussi la vie de chacune qui est au pied du mur. Arrêtons-nous là.

On part du connu, de relations (boulot, baise, etc.) établies et étriquées, pour plonger dans l’inconnu sans limites et de relations à inventer entre ces trois femmes. Seule l’une des trois, Gena, la scientifique, a une idée de ce que peut être la zone. Le douanier mis hors jeu, elles passent la frontière et se retrouvent dans la dite zone où les montres ne fonctionnent plus, où l’espace et le temps sont sens dessus dessous. Les voici devant un monde à la fois millénaire et nouveau : une forêt pétrifiée, un désert de pierres. « J’aurais jamais penser voir ça. La Zone. Rien que le Z. La ZZZ, je frissonnais », dit Gena. Comme si chacune des trois formait l’une des branches du Z. La zone du Stalker de Tarkovski ? On y songe vaguement, mais on se laisse vite emporter par ces trois femmes de plus en plus attachantes dans leurs différentes façons de faire face à l’inconnu.

L’exploration continue ; elle s’avérera autant extérieure qu’intérieure. Les trois femmes finiront par entrer dans... un théâtre, le monde est petit à la fin des fins. Alors Jane se dédouble en Mary (rien de plus normal puisqu’on est au théâtre) et devient celle dont l’actrice qui interprète Jane ne dira le nom qu’à l’avant-dernière ligne de la pièce : « Je m’appelle Mary Wolltunecraft. Nous sommes le 10 septembre 1797 et je meurs en couches. » Noir final.

Alors tout se rembobine. Ce nom de Mary Wollstonecraft est celui d’une femme qui est un sacré personnage mais nullement un personnage de fiction, bien qu’elle ait été longtemps oubliée. Pas par tout le monde, cependant. Deux femmes, Virginia Woolf et Emma Goldin allaient faire son éloge, avant qu’elle ne soit portée au pinacle par les féministes voyant, à juste titre, dans ses œuvres, la parole d’une précurseuse. On allait rééditer ses livres, ses pamphlets dont Défense des droits de la femme. Mary Wollstonecraft connut deux amitiés féminines, l’une avec Jane Arden, l’autre avec Fanny Blood, et approcha quelques hommes remarquables dont William Godwin, une grande voix du mouvement anarchiste outre-Manche. Elle voyagea en France où elle arriva la veille du jour où l’on guillotina Louis XVI. Quand on sait de surcroît que sa seconde fille deviendra Mary Schelley et écrira Frankenstein, on se dit qu’il y a là matière à un biopic échevelé. Un piège, bien sûr. En lui rendant hommage in extremis, Léa Chanceaulme et Kevin Keiss préfèrent en déployer les velléités futures à travers trois figures de femmes aujourd’hui qui, hors des sentiers battus de leur existence antérieure, et devenues des aventureuses, marchent, littéralement, vers leur émancipation. Elles ne sont pas les seules, comme le suggère le titre de la pièce.

Spectacle vu fin mars 2021 au Théâtre de l’Idéal à Tourcoing lié au Théâtre du Nord (coproducteur), devant un public restreint de professionnels et de journalistes. Le spectacle aurait dû être accueilli en février dernier par ses autres coproducteurs, la Manekine à Pont-Sainte-Maxence et la Comédie de Béthune, il ne l’a pas été. Il devait être à l’affiche du Théâtre Jean Vilar de Saint-Quentin ce 18 mai, la représentation est aussi supprimée. Le spectacle devait aussi être à l’affiche du Théâtre du Nord cette saison, il ne le sera pas et ne sera pas reporté à la saison prochaine. Ainsi va la vie incertaine et aléatoire des jeunes compagnies en voie de reconnaissance. Des représentations sont cependant prévues dans un peu moins... d’un an : les 29 et 30 mars 2022 à la Maison du peuple d’Amiens, et les 8 et 9 avril 2022 à La Manekine - Scène intermédiaire des Hauts-de-France, et, espérons-le, ailleurs.

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