Heiner Müller: la guerre des virus

Heiner Müller est mort en décembre 1995 alors qu'il mettait en scène "Germania 3/ Les spectres du mort-homme". Pendant les répétitions, il avait écrit une dernière scène, la dixième, "Guerre des virus". Sidérant dialogue. Blague, pied de nez, prémonition, conclusion en forme de point d'orgue? Tout à la fois.

Mark Lammert qui signait là l'un des ses premières scénographies avant de travailler régulièrement avec Jean Jourdheuil et Dimitri Gotscheff devait achever à Berlin la mise en scène  du spectacle Germania 3/Les spectacles du mort-homme, après l'hospitalisation d'Heiner Müller et sa mort le 30 décembre 1995. Il raconte que c'est à la suite de la lecture d'un article du Spiegel qu' Heiner avait écrit cette scène supplémentaire pendant les répétitions, nous précise Jean Jourdheuil. 

Guerre des Virus, scène-poème traduite par Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, avait été publiée pour la première fois dans sa traduction française en exergue du numéro 160/161 ( largement consacré à Müller) de  la revue théâtre/public du théâtre de Gennevilliers dirigé par Bernard Sobel, en coédition avec l'Académie expérimentale des théâtres dirigée par Michelle Kokosowski. 

"Dans l'appartement  où travaillait Müller, il y avait toujours des choses épinglées sur les murs. Des mots, des poèmes, des adresses mais aussi des courses à faire, se souvient Jean Jourdheuil. Certains bouts de ces textes ont fini dans l'un de ses écrits. Ce fut peut-être le cas, en partie, de celui-ci".  Que voici.

 

X. GUERRE DES VIRUS

Théâtre vide. Auteur et metteur en scène, ivres.
AUTEUR
La guerre des virus. Comment la décrire.
METTEUR EN SCÈNE
C’est ton job. Tu es payé pour cela.
AUTEUR
Avancez, inconnus au visage masqué
Combattants de l’invisible front
Ou bien
Les grandes guerres de l’humanité des gouttes des gouttes
Sur la pierre brûlante Les terreurs de la croissance
Le crime de l’amour qui nous fait vivre en couples
Et de la planète fait un désert en la peuplant
METTEUR EN SCENE
Et comment vais-je montrer ça sur ma scène.
AUTEUR
Pas la moindre idée. Que représente ta scène pour moi.
METTEUR EN SCÈNE
Dieu et le monde.
AUTEUR
Dieu est peut-être un virus
Qui nous habite.
METTEUR ET SCÈNE
Que veux-tu. Que je te
Mette deux mille vieillards sur la scène
Avec barbe blanche, numéro un deux trois
Et ainsi de suite jusqu’à deux mille. Va au cinéma.
Les virus se comptent par milliards et
Notre théâtre est un hospice.
AUTEUR
Il y a vingt ans à Brooklin à un homme dans la rue
J’ai demandé une rue et il m’a dit : Thats your problem.
METTEUR EN SCÈNE
Cet homme a raison, je ne peux que l’approuver.
AUTEUR
J’ai écrit un poème.
METTEUR EN SCÈNE
(se bouche les oreilles en gémissant)
Récite-le.
AUTEUR
Mortelle à l’humanité sa rapide multiplication
Chaque naissance une mort de moins Le meurtre un cadeau
(Tremblement de terre espérance du monde)
Chaque typhon une espérance Loués soient les volcans
Hérode et non Jésus connaissait les voies du monde
Les massacres sont investissement dans le futur
Dieu n’est ni homme ni femme c’est un virus
Tu ne m’écoutes pas.
METTEUR EN SCÈNE
Exact. Et pourquoi le ferais-je. Nous sommes au théâtre.

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