Jean-François Sivadier et sa bande dévalisent l’opéra de gros sous

Il y a plus de vingt ans, Jean-François Sivadier écrivait "Italienne scène et orchestre", spectacle interprété par les acteurs avec lesquels il travaille régulièrement. Une seconde version, plus longue, plus accomplie, est actuellement reprise, ici et là. L’enfant qui est en nous l’a vue à l’Opéra de Montpellier dans le cadre du Printemps des comédiens. Témoignage exclusif.

Jeanfrançois Sivadier dans "Italienne scène et orhestre" © Marie Clauzade Jeanfrançois Sivadier dans "Italienne scène et orhestre" © Marie Clauzade
On dirait qu’on serait le chœur. Et puis après qu’on serait l’orchestre. Et puis que le chef d’orchestre et le metteur en scène, ils se disputeraient tout le temps, jaloux comme des poux. Et on rigolerait bien en les voyant se lancer des yeux de braise avant de fondre ensemble comme des glaçons en voyant arriver la grande chanteuse internationale qui a toujours un foulard sur sur la tête comme madame Atchoumi, la femme de l’épicier, et des lunettes noires, et qu’elle est toujours en retard parce qu’elle rate tout le temps les avions et qu’elle a un téléphone qui sonne au moment où elle doit aller sur la scène pour la répétition.

Vieux comme Eros

Elle me fait un peu peur mais je l’aime bien car elle chante comme Björk mais encore plus fort et plus haut et qu’elle est capable de faire exploser des verres de cristal rien qu’en soufflant dessus comme une sorcière, c’est le copain de ma mère qui me l’a dit. Elle a l’air méchante comme ça quand elle regarde de travers l’autre chanteuse, la plus jeune, celle qui confond tout le temps la gauche et la droite, elle la regarde comme si c’était un sac à patates parce qu’elle est plus jeune justement, mais à la fin elle l’aime bien quand même, elle lui donne des conseils avisés car quand on donne des conseils il faut qu’ils soient avisés sinon c’est de la triche.

D’ailleurs, maman elle me l’a dit que les artistes ils se disputent et se jalousent tout le temps mais au fond ils s’aiment vachement quand même parce qu’ils font le plus beau métier du monde. Quand je serai plus grand, c’est ce que je voudrais faire : travailler dans un grand théâtre à l’italienne vieux comme Eros (c’est comme ça qu’on dit ?) même si la grande chanteuse elle trouve que l’air y est sec. Elle trouve tout le temps quelque choses à redire, celle-là, que le pont il est branlant, que l’orchestre il joue trop fort, moi j’ai pas trouvé ça sec du tout, l’air qu’on respirait, les vieux théâtres ça sent un peu le renfermé mais il paraît que c’est l’air des ancêtres, c’est pas du tout sec les ancêtres, ça sent le pourri mais on leur doit le respect, c’est compliqué, je manque de fondamentaux, de trucs de base, il paraît que je comprendrai plus tard, mais sec l’air, elle a tout faux, c’est tout le contraire surtout quand ils ont balancé la fausse neige et envoyé les nuages de fumée (j’adore !), moi j’étais tout moite.

La modernité c’est ça

Dans la première partie, quand on était le chœur, j’étais fasciné par le metteur en scène, c’est celui qui se passe tout le temps les mains dans les cheveux (c’est à cause de ça qu’il commence à les perdre), il paraît que c’est un grand acteur. Il sait jamais ce qu’il veut. Il nous a bassinés des heures avec une histoire de canapé tout neuf dont ils avaient même oublié d’enlever le plastique aux pieds. Il savait pas s’il en voulait ou pas, si la chanteuse aux lunettes noires elle voudrait s’y asseoir ou si elle préférerait un lit ou rien du tout, mais rien du tout c’était impossible car le décorateur – qui n’était même pas là – il avait commandé le canapé et alors il fallait bien justifier la dépense autrement qu’est-ce qu’ils diraient les contribuables.

Le metteur en scène, il avait un souffre-douleur, c’était son assistante, elle doit tout faire, nous placer quand on arrive, nous dorloter, faire les plannings impossibles, tomber par terre à la place de la diva qu’est jamais là, tenir un cahier entre ses mains en permanence même quand elle tombe. Et puis le metteur en scène, il avait aussi une bête noire (il paraît que c’est toujours comme ça, il leur faut une bête noire), c’était le chanteur, un ténor ou un je ne sais quoi j’y connais rien en soprano sauf quand on parle série bon bref le baryton ou quoi il chantait pas, il se tenait les bras en avant à l’horizontale comme Louis de Funès dans Les Gendarmes de Saint-Tropez et puis il jacassait il en avait toujours une à postillonner un max sur le premier rang, il se donnait le beau rôle alors le metteur il arrêtait pas de lui gueuler dessus, il faut dire que le chanteur il avait la manie des propositions, il voulait toujours ajouter un truc à son personnage, un verre d’eau de source ou des ailes d’ange, le metteur en scène, lui, il voulait rien, rien de rien, il voulait que tout soit nu, le plateau, les actrices, il paraît que c’est ça la modernité, mais on n’a jamais su, c’était l’heure de l’entracte alors on est sorti.

On a juste eu le temps de prendre une glace à la pistache et on est revenu dans le grand théâtre qui avait allumé toutes les ampoules de sa façade et on a emprunté des couloirs pour nous retrouver au sous-sol, ils disent que c’est une fosse, sauf qu’il n’y a pas de purin, mais nous, les musiciens. La fosse, elle est comme à la cave, on ne voit pas la scène mais il y a des moniteurs qui parfois montrent ce qui s’y passe, on ne voit pas non plus la salle sauf à partir du deuxième balcon, c’est assez impressionnant.

Foulard et lunettes noires

On n’a pas d’instruments mais on a chacun un pupitre allumé et une partition où ils ont oublié de mettre les notes. On fait semblant d’être des solistes mais le chef d’orchestre, lui, avec sa baguette, sa grande partition, ses joues gonflées comme s’il venait d’engouffrer un Big Mac et les yeux perçants comme un dompteur de lions au cirque de Moscou, il y croit. Il nous apostrophe, il nous jette des sorts, il voit tout, il entend tout. Nous, on n’a pas le droit de moufter mais lui il arrête pas. Et vas-y que je te raconte une blague ou un souvenir du temps de ses études quand il était pas encore mondialement célèbre. Il est jamais satisfait de ce qu’on fait. Il nous désigne du doigt comme à l’école quand on joue avec le portable. C’est un perfectionniste.

Juste au-dessus, au bord de la fosse, le metteur en scène vient un peu aux nouvelles, des fois que l’autre il profiterait de son absence pour tout changer. A un moment, ils complotent entre eux : ils se parlent à l’oreille pendant une heure, c’est rigolo. La diva au foulard et lunettes noires a enfin pris son avion, elle arrive avec ses hauts talons, je croyais qu’elle aurait un caniche, mais non, elle bouscule tout le monde, personne ne proteste elle a tous les droits, elle touche un gros paquet et elle est bookée dix ans à l’avance m’a dit Kouyaté dont le père fait le ménage à l’Opéra de Montpellier. Bon, je ne vais pas tout vous raconter tout de même. Y a Kouyaté qui m’appelle, la diva lui a offert un nouveau jeu vidéo. Il paraît qu’elle n’a jamais pu avoir d’enfant mais qu’elle les adore.

Torchons et serviettes

Auteur du texte et metteur en scène de Italienne scène et orchestre, Jean-François Sivadier (qui interprète le chef d’orchestre) reprend, pour le plaisir de tous, le spectacle dont la première version plus courte (l’actuelle fait trois heures trente, elle pourrait durer toute une nuit blanche) avait été créée en 1996. Il y retrouve ses compagnons aussi excellents que fidèles : Nicolas Bouchaud (le metteur en scène), Marie Caries (la jeune chanteuse qui confond la droite et la gauche), Charlotte Clamens (la diva), Vincent Guédon (le chanteur à propositions) et Nadia Vonderheyden (l’assistante à tout faire). L’invisible Véronique Timsit assurant comme toujours la collaboration artistique. Le charme premier de ce spectacle, c’est qu’il parvient à (ré)concilier l’inconciliable : le public d’opéra et celui du Off avignonnais, le PDG friqué en costard et chaussures de marque et l’instit’ à chemisette et sandales, l’abonné scrogneugneux spécialiste de la Traviata de Verdi (matière première du spectacle) qui ne trouvera rien à redire au savant Sivadier et l’ignare volontaire qui ne connaît de l’opéra que les vieilles couvertures de Paris Match avec La Callas, n’a jamais foutu les pieds dans un opéra et raté aucun spectacle de Nicolas Bouchaud. C’est à la fois un spectacle pour pimpants enfants (la preuve irréfutable ci-dessus) et un spectacle pour adultes un peu mou du bide (la preuve présentement). Bref : du théâtre pour la soi-disant élite et la prétendue plèbe, du théâtre élitaire pour tous et du théâtre populaire pour tout un chacun.

Scène de "Italienne scène et orchestre" © Marie Clauzade Scène de "Italienne scène et orchestre" © Marie Clauzade
La force du spectacle, au-delà de sa saveur satirique, c’est aussi de nous faire palper le tourment, les affres, les doutes, bref la souffrance et l’abnégation de l’artiste à l’heure du travail improprement appelé de répétition puisqu’il s’agit d’abord d’inventer, de proposer, d’interpréter. Et cela, en pénétrant dans le monde fermé de l’opéra, celui des grands opéras municipaux ou nationaux bien plus richement dotés, bien plus privilégiés que celui des théâtres nationaux ou municipaux.

Italienne scène et orchestre était au programme du Printemps des comédiens et se donnait à Montpellier, place de la Comédie sur la scène de l’Opéra, mais le spectacle ne figurait pas dans la programmation de ce dernier. Sur le site de l’Opéra, aux dates du spectacle de Sivadier, il y avait un blanc. On ne mélange pas les torchons et les serviettes. Mais justement, c’est en s’essuyant les mains, les pieds, la bouche et le trou du cul avec ces serviettes et ces torchons- que Italienne scène et orchestre met tout le monde au diapason.

Après le Printemps des comédiens, le spectacle sera à l’affiche de la MC93 dans le cadre du festival Paris l’été du 9 au 28 juillet .

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