Le dernier verre de Dido au bar de Tournée Générale

Dieudonné Niangouna dit Dido est l’un des artistes de la seconde édition du festival Tournée Générale investissant cinq bars du XIIe arrondissement. Le seul à se produire dans trois bars. Tous les arts de la scène et leurs cousins y paient leur tournée. Sans compter les expositions nous emmenant de bar en bar. On bouge ?

Dieudonné Niangounaà Payuss © Damien Luca Dieudonné Niangounaà Payuss © Damien Luca
Debout derrière son pupitre, Dieudonné Niangouna porte un ample pantalon, un haut de survêtement noir avec une bande jaune courant le long des manches, et, sur la tête, une casquette bleue comme une orange. Au-dessus de sa casquette, une Africaine porte un bébé dans son dos et une calebasse sur la tête. Dans la calebasse, un masque africain, yeux mi-clos, toise l’assistance. Des gens debout, assis, certains dans le dos de Dieudonné, d’autres sur le côté, finissent un poulet ou un poisson aloko. Devant une bière « Afrodisiac » ou un jus de gingembre, tous boivent les paroles du parleur qui, parfois, ferme les yeux. Tous (ou presque) masqués, sauf Dieudonné, la femme et le masque africains. Des trois, Dieudonné est le seul à être pourvu de parole, les deux autres sont des ornements muraux.

Et quelle parole ! Ample, avide, enchâssée de dérives, chargée de boue et de troncs coupés ; un fleuve, oui. D’ailleurs, il sera plusieurs fois question d’un fleuve, celui où, incendié par des mains ennemies, s’est écroulé le théâtre qu’il dirigeait, là-bas, à Kinshasa, où sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Depuis vingt ans, il n’est pas retourné là-bas, persona non grata. C’est de cet exil que, inlassablement, parle l’auteur-acteur- metteur en scène de lui-même et de ses œuvres.

On avait appris à le connaître au fil de textes au verbe débordant qu’il écrivait, semblait-il, sans s’arrêter, des textes gorgés de mots insomniaques, d’histoires gigognes qu’il débitait vite comme s’il avait une mitraillette dans le dos. Certains (une petite dizaine) comme Et Dieu ne pesait pas lourd ou Nkenguégi ont été publiés aux Solitaires Intempestifs. Dieudonné Niangouna parle de lui, de son pays, de ses amis, du théâtre et des bars, dans une langue qui, bien que française, en décarcasse les idiomes, l’enrichit de tournures, de mots crocodiles.

Il a eu les honneurs du Festival d’Avignon in et des grandes scènes nationales, mais il n’a peut-être été jamais autant chez lui que ce soir-là, debout derrière un pupitre et un micro, disant De ce côté… dans un petit restaurant-bar africain de la rue Claude Decaen, dans le XIIe arrondissement de Paris, Le Payuss.

Alors, parmi les effluves pimentées de la cuisine proche, tandis que le serveur prenait garde en se contorsionnant de ne pas toucher le parleur, Dieudonné qui a « muté sur les chemins à la demande des caméléons », parle de son bar à lui, un « bar à crédit » aux mots illimités, nommé « Le dernier verre de Dido ». Il en est le gérant, le barman réputé pour faire des cocktails inouïs dont lui seul connaît la composition. Parfois, il semble en être le seul client, alors il paie des coups à son double.

« Je suis un problème. C’est-à-dire que je suis le théâtre. Allez donc savoir si le théâtre s’en remet toujours au théâtre comme le savoir retourne au savoir. Nous parlons chacun dans la bouche de l’autre avec un seul et même corps, mon Moi tout seul et moi. Moi je vends de la bière et mon moi tout seul fait du théâtre. Je joue dans ma tête et ma tête est à l’extérieur de mon Moi tout seul. J’écris des textos longs comme des fleuves, les gens prennent ça pour des pièces de théâtre, je les monte avec une tribu d’acteurs, ça sent la colère, mais c’est plein d’amour au fait », dit-il dans le micro.

L’histoire avait commencé au Petit relais, elle s’est poursuivie au Payuss, elle se terminera ce vendredi Au bon coin, l’un des bars historiques du festival Tournée générale, « festival d’art en bars ».

C’est la deuxième édition de ce festival conçu et programmé par Anaïs Héluin et sa fine équipe. Elle devait avoir lieu en juin et a été reportée au dernier week-end de septembre et au premier week-end d’octobre, avant les frimas. Un riche programme mêlant chansons, musiques, DJ, performances, expositions, contes, théâtre et causeries.

Le soir où j’y suis allé, Guillaume Lecamus et Eric Brochard m’ont entrevoûté avec des textes d’Antoine Volodine accompagnant les mots de musique aléatoire, de bruissements et craquements de feuilles mortes, de coquilles d’œufs et de râpe à fromage. Sarah Lecarpentier, connue comme comédienne, a montré qu’elle était aussi autrice de chansons à cœur solitaire avec la complicité de Simon Barzilay. Le danseur Frédéric Etcheverry en déployant son corps d’albatros dans le Satellite (autre bar fidèle du festival) s’est mis à parler en scène pour la première fois, pour le meilleur et parfois pour le pire.

Les bars sont des antres à miracles, à misérables miracles comme disait Henri Michaux, ils n’en sont que plus précieux. D’autres découvertes ou retrouvailles nous attendent ce week-end. Outre Dieudonné Niangouna, Vanasay Khamphommala sur le thème « je te chante une chanson toute nue en échange d’un verre » (lire ici), le comédien kurde Aram Tastekin (lire ici), la cartomagie du fameux Yann Frisch, une causerie avec l’auteur de Contre le théâtre politique (lire ici) Olivier Neveux, une « légère digression » proposée par l’actrice Alexiane Torres, ainsi que le retour de Guillaume Clayssen dont on n’a pas oublié l’an dernier la conférence sur l’ivresse (lire ici). Allez Dido, un dernier verre ?

Les 3 et 4 octobre, programme détaillé, horaires et adresses sur tourneegenerale.org

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