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Billet de blog 30 sept. 2021

Ciné-théâtre (2) : l’échec de Guy Cassiers

Directeur du Toneelhuis d’Anvers depuis 2006, Guy Cassiers a signé de nombreux spectacles où cinéma et musique traversent et transfigurent des œuvres littéraires. Souvent avec bonheur. Trop peu sont venus en France. Avant de découvrir son « Antigone à Molenbeek + Tirésias, il met en scène la troupe de la Comédie-Française dans  une adaptation des « Démons » de Dostoïevski.

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On se souvient avec bonheur de son  Orlando d’après Virginia Woolf, de sa vision scénique d’En dessous du Volcan de Malcolm Lowry ou encore de sa mise en scène de La petite fille de monsieur Linh de Philippe Claudel. On regrette qu’aucun théâtre français n’ait songé à programmer son Proust. On se réjouit donc de découvrir en novembre à la MC93 son Antigone à Molenbeek + Tirésias (avec, entre autres, Valérie Dréville), et on était curieux de voir auparavant sa mise en scène des Démons de Dostoïevski (adaptation Erwin Mortier, traduction Marie Hooghe) avec la troupe de la Comédie-Française. Hélas, quelle déconvenue ! Mais quelle troupe ! Prête à tout ! Sublime jusqu’à l’abnégation !

Quelle accumulation de talents au service d’une mise en scène qui nie l’espace du plateau et la fébrilité du moment pour mettre tout au service d’images projetées en direct sur trois écrans. Une technicité dont l’extrême sophistication crée un système qui est un piège. Parfois, c’en est même risible. C’est le cas quand trois personnages censées être autour d’une table sont divisés par les trois écrans au dessus de la scène. Quand celui assis à gauche entend saisir une tasse de café sur la table filmée par l’écran du milieu, un assistant (comédien de l’académie de la Comédie-Française) interprète, si l’on peut dire, le prolongement de son bras,qui saisit la tasse il y a là un côté guignol amusant mais il n’est pas sûr que cet effet soit volontaire.

Vient-on au théâtre pour voir des personnages sur scène se tourner le dos et s’éloigner l’un de l’autre pour se parler  afin de mieux se faire face au dessus sur le divin écran? C’est ce que revendique Guy Cassiers.

« Grâce à l’effet d’illusion des images filmées en direct, déclare-t-il, le spectateur croit que les personnages se parlent les yeux dans les yeux, alors qu’en même temps il les voit, sur le plateau, se tourner le dos. » Soit, mais l’impression qu’il en fait est pour le moins subjective : « Chaque personnage semble ainsi isolé dans son propre monde, imperméable aux idées des autres qui pourraient l’enrichir ; il est à la fois dans sa réalité et dans la construction de soi-même, construction filmée et projetée sur de grands panneaux. Ce procédé invite le public à s’identifier à ce monde illusoire, d’autant plus qu’il peut s’amuser à observer la manière dont les images sont fabriquées ; il pourra se laisser séduire par la façon dont la magie opère, il « marchera ». » Je n’ai pas marché. Comment peut on accepter de voir la scène de la salle Richelieu rester dans la pénombre, comme en deuil d’elle-même ? Quel plaisir peuvent trouver les acteurs à être soucieux du positionnement de leurs corps vis à vis de la caméra, réduisant quasi à néant leur rapport à leur partenaires et au public ? Ce dernier, sauf aux saluts, est mis de côté. Est-ce tout ce fatras qu’Eric Ruf , le boss maison, dans son édito, appelle « les outils modernes du théâtre » ?

Écoutons encore Guy Cassiers : « Ce que je demande aux acteurs en particulier, et qui n’est pas toujours simple, c’est de ne pas être uniquement en charge du personnage qu’ils jouent, mais aussi du film, des images qu’ils créent, en live, sur scène. En tant que créateurs d’images, dans leur composition et leur direction, ils sont aussi responsables de l’environnement dans lequel ils se trouvent. En somme, ils jouent leur personnage en même temps qu’ils le mettent en scène, et ils sont les éditeurs de leur propre film, à la différence que, contrairement au cinéma, la phase de montage n’existe pas ici. Tout est produit et montré en direct. Chaque plan est unique, et succède à un autre. La difficulté pour eux, c’est qu’ils ne jouent jamais directement avec leur partenaire, les yeux dans les yeux pour ainsi dire, tout en sachant que le spectateur, par le truchement des images, peut avoir cette impression.  C’est assez troublant, au début, de créer une tension avec un partenaire qui n’est pas forcément en face de soi. » C’est effectivement troublant, mais à la longue, plus que lassant. Guy Cassiers y voit une avancée dans la compréhension de sa vision : « C’est une façon particulière, d’un point de vue dramaturgique, de préparer un spectacle mais, pour moi, elle fait sens par rapport à mon projet de rendre compte du passage progressif d’une illusion séduisante à l’anéantissement brutal d’un monde.  »i On peut préférer à ces circonvolutions maniéristes, la façon plus bestiale, plus directe et non moins subtile de Sylvain Creuzevault quand il met en scène Dostoïevski à partir des acteurs et avec eux et non en les assujettissant à un dispositif technique contraignant.On peut également préférer un Frank Castorf qui met le filmage en direct de certaines scènes au service du jeu des acteurs. Tout à l’opposé, du moins dans ce spectacle, Guy Cassiers contraint chacun à obéir aux choix qu’il impose à ses caméras. Le patron, in fine, c’est elles. La troupe n’a qu’à suivre.

Comédie Française, salle Richelieu, en alternance jusqu’au 16 janvier

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