François Orsoni vote pour «Monsieur le député»

Accompagnant, de fait, le début d’une longue séquence électorale, en mettant en scène, « Monsieur le député »  l’une des deux pièces du sicilien Leonardo Sciascia, chez lui en Corse, François Orsoni fait mouche.

Le jour où François Orsoni présentait à Corte son spectacle Monsieur le député, la ville n’avait en tête que le drame qui s’était déroulé au petit matin dans une boite de nuit de la ville : une bagarre, un coup de feu, un conseiller municipal mort. Le jour où le même spectacle était présenté à Ajaccio, les habitants avaient pu entendre, dans la journée sur RCFM, un débat réunissant à coup de surenchères les trois candidats à la mairie de Porto-Vecchio. Deux événements qui, successivement, ont fait la une du quotidien Corse-Matin. Bien que le journal n’y fasse pas allusion, le moins que l’on puisse dire est que ce spectacle de François Orsini résonne on ne peut mieux en terre corse. Mais la pièce vaut tout autant pour le continent.

Le professeur candidat

C’est en travaillant sur Pirandello (quatre spectacles au compteur) que le metteur en scène d’origine corse François Orsoni, plusieurs fois programmé au théâtre de la Bastille, est tombé sur Monsieur le député, l’une des deux pièces écrites par Léonardo Sciascia. Ecrite en une semaine assurait l’écrivain sicilien dont les livres ont plusieurs fois inspiré le cinéma italien. Ecrite au début des années 60, la pièce se nourrit d’une expérience personnelle de l’auteur qui fut un élu le temps d’un bref mandat. En mettant ainsi le doigt dans la soupe, il a pu en mesurer les mœurs  (entre soi, combines, détournements de fonds publics, services rendus, etc), la Sicile n’ayant pas de leçon à donner à la Corse en ce domaine.

Sc_ne de "Monsiuer le député " à la bibliothque d'Ajaccio © Alma Vincey Sc_ne de "Monsiuer le député " à la bibliothque d'Ajaccio © Alma Vincey
Monsieur Frangipane (rôle bien tenu par François Orsoni en personne) est un professeur de lettres classiques. Il aime les citations latines, a une passion pour Don Quichotte et donne des cours particuliers pour améliorer l’ordinaire, il est aux petits soins avec sa femme Assunta, plus jeune, lectrice de magazines, plutôt fragile. Ils ont un gendre, communiste. Il faut bien que jeunesse se passe, se console son beau-père plutôt démocrate chrétien sans être encarté. Bref un homme réputé honnête apprécié par toute la ville. Autant dire une proie idéale pour un parti en mal de candidat propre et populaire pour les prochaines législatives. C’est ainsi qu’il reçoit la visite de deux représentants d’une liste plutôt conservatrice accompagnés par un haut dignitaire de l’église, Mgr Barbarino qui mène la conversation. Les trois larrons veulent que le docte professeur à la bonne réputation, soit tête de liste. De plus c’est un homme qui sait parler, donc convaincre. Le professeur botte en touche, puis hésite. Sa femme voit intuitivement cette perspective d’un mauvais œil. mais son mari fléchit et bientôt entre dans la danse électorale.

L'affrontement

On retrouve tout ce monde là, cinq années plus tard, à la faveur d’une nouvelle élection, au soir du dépouillement. Non seulement le professeur est devenu député, mais, en cinq ans, il a allégrement écorné ses idéaux. Et il va être réélu. Dans l’arène, Monsieur le député Frangipane est devenu loup parmi les loups, affairiste, as du compromis et des compromissions, le voici riche. Sciascia est logiquement impitoyable. Un dialogue entre le député et un mafieux est ici joué en langue corse. L’ex professeur ne lit plus Don Quichotte depuis longtemps, mais sa femme Assunta a pris le relais, elle qui ne lisait jamais. Elle a vu, impuissante, son mari perdre sa dignité, détourner des fonds. Elle hésite entre tout déballer et/ou partir. Très belle scène entre le député et son épouse, prélude à une scène plus déterminante : Sciascia procède par paliers.

C‘est la dernière grande scène de cette courte pièce, qui se passe, des années plus tard, entre Assunta et Mgr Barbarino. Entre la frêle actrice Flore Babled donnant à son personnage dépressif une pugnacité de désespérée et l’acteur colosse Jean-Louis Coulloc’h donnant à son personnage l’épaisseur trouble d’un fin calculateur expert en psychologie humaine. (Alban Guyon et Pascal Tagnati complètent excellemment cette excellente distribution). Tout s’est dégradé dans le couple. Barbarino essaie de recoller les morceaux, de sauver les apparences.L’épouse dit vouloir faire sa valise.

A Ajaccio, le spectacle se donne dans la vieille bibliothèque patrimoniale de la ville de part et d’autre de sa longue longue table de dix huit mètres d’un seul tenant sur laquelle veillent, comme des sentinelles, d’impressionnants rayonnages de livres reliés, très anciens, souvent écrit en latin. A Bastia , le spectacle a été présenté au centre culturel Alb’Oru dans une version « vidéo immersive » avec la complicité de Milosh Luczynski.

Monsieur le député, cette cinglante et époustouflante plongée dans les discours et les mœurs des politiciens conçue en Sicile, après avoir été sortie de l’oubli en Corse, mériterait amplement de gagner le continent en cette période où élections municipales et élections législatives vont se succéder. 

Aujourd’hui, 19h, à la Bibliothèque patrimoniale d’Ajaccio.

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