« La Révolte » de Villiers de l’Isle-Adam : un trou financier de quatre heures

Dans « La Révolte », Villiers de l’Isle-Adam raconte l’insurrection d’une femme mariée à un banquier. Elle le quitte et, au bout de la nuit, revient. Prémices à une Eve future. Salomé Broussky actualise la pièce, rajeunit les rôles mais, hélas, comme d’autres, doit l’écourter d’un trou insondable, une scène muette de quatre heures où tout bascule. Au théâtre aussi, le temps, c’est de l’argent.

Scène de "La révolte" © Renaud de Lage Scène de "La révolte" © Renaud de Lage
Les metteur(e)s en scène, les acteurs et les actrices adorent La Révolte de Villiers de l’Isle-Adam, une pièce non seulement parfaite dans son économie dramatique (et qui parle, de plus, d’économie) mais aussi paritaire pour les acteurs : tour à tour, la femme et l’homme ont des choses à se dire et à nous dire.

L’éternel monde de la finance

« La scène est à Paris dans les temps modernes », écrit l’auteur, ami de Mallarmé et de Huysmans (qui seront ses exécuteurs testamentaires). Créée, grâce à Alexandre Dumas, dans un théâtre parisien aujourd’hui disparu, le Vaudeville, la pièce fit scandale et fut vite retirée de l’affiche : une femme quittait son mari et lui laissait son enfant en bas âge !

L’an dernier, au Poche-Montparnasse, Charles Tordjman en avait donné une lecture qui situait la pièce au temps de l’auteur (lire ici). Cette saison, au théâtre des Déchargeurs, Salomé Broussky en donne une version actualisée et en rapprochant en âge les deux personnages. Fini le couple d’un homme de plus de quarante ans ayant épousé une jeunette au terme d’un mariage plus ou moins arrangé. Voici un couple de jeunes trentenaires qui se sont, sans doute, connus à la fac de droit, lui banquier et fils de, elle d’origine plus modeste mais forte d’un esprit volontaire et d’une envie de faire fructifier les affaires de son ambitieux mari. Elle est épouse autant que secrétaire particulière qui emporte du travail à la maison, et très accessoirement mère d’un enfant probablement non désiré, élevé par une nounou.

Ils ne sont pas ensemble depuis cinq ans quand Elisabeth craque. Elle a vu chaque jour son mari observer le monde et ses valeurs à travers le prisme des chiffres, des prises de bénéfices, des cours de la bourse, n’ayant aucun état d’âme à ruiner plus faible que lui et à jeter à la rue des pauvres sans le sou. Alimentée depuis quatre ans par une stupéfaction rentrée et un dégoût ravalé, la révolte éclate. Avant le lever de rideau, elle a tout décidé, commandé un Uber qui l’emportera.

Cet homme, devant elle, ce n’est plus son mari, c’est un froid et cynique banquier. Elle l’appelle « Monsieur », le vouvoie, lui dit adieu et va jusqu’à lui dire : « Je vous prie d’oublier jusqu’au son de ma voix. » Le fringant et svelte Félix est terrassé. Ses répliques sont cataloguées : Tu as un amant ? Non alors tu as besoin de repos ? Ok, nous irons deux fois par mois passer un week-end à la campagne, etc. Bref : il est à côté de la plaque tectonique qui vient de se détacher de la planète où règne en maître le capitalisme financier. Elisabeth qui connaît par cœur les règles de ce monde où les banquiers de la finance sont des rois, sait ce qu’elle quitte. Il est passé minuit depuis longtemps quand elle sort. Mais où aller ?

Le prix de quatre heures

La scène reste alors vide durant quatre heures. Dehors, dans la nuit, grondent les intempéries, l’orage, le vent. C’est une scène muette extraordinaire, écrite en 1870, la première scène muette de l’histoire du théâtre français. Ce temps est nécessaire – même écourté, même symboliquement réduit à une poignée de minutes, voire à une ou deux minutes (c’est long, une minute de silence au théâtre) – pour que chaque spectateur intériorise ce qui se passe dans le corps et la tête d’Elisabeth partie on ne sait où en Uber et s’étant fait, peut-être, descendre dans une grande artère parisienne pour marcher, réfléchir. Ce temps de vacance, constitutif de la pièce et fondamental, était réduit à néant dans la version de Tordjman, il l’est tout autant dans la version de Salomé Broussky. La faute en revient d’abord, non aux metteurs en scène, mais au système, semblable à celui du Off avignonnais qui régit ces deux petits théâtres privés, le Poche-Montparnasse et les Déchargeurs : un spectacle chasse l’autre. Pas le temps de s’attarder. Le temps, c’est de l’argent, ce qui nous ramène à La Révolte.

Après quatre heures d’errance par temps de tourmente, Elisabeth revient les cheveux défaits, devant un mari surpris, nullement triomphaliste, mais ayant puisé au fond de sa soudaine solitude une amorce d’humanité. Pas à pas, l’épouse reprend sa tenue de femme bien mise aux cheveux bien tenus. Elle est vaincue, certes, mais elle sort de là grandie. Que s’est-il passé pendant ces quatre heures, se demande le spectateur ? Elisabeth a-t-elle pensé qu’il n’y a pas d’autre solution que de vivre dans ce système et ce monde où l’argent de la finance est le maître à penser ? Ou bien, militante sans connaître ce mot, pense-t-elle que sa révolte est un galop d’essai, que d’autres, après elle, continueront le combat ? Ou encore juge-t-elle, tous comptes faits, que les combats solitaires sont voués à l’échec, qu’il faut faire front avec d’autres femmes, comme elle a pu le lire dans les journaux ou sur les réseaux sociaux ? La pièce s’arrête avant ces considérations et Villiers de l’Isle Adam laisse les portes entrouvertes.

On l’aura compris, cette pièce et un régal pour les acteurs. Sarah-Jane Sauvegrain (sortie du Conservatoire en 2014) joue finement le contraste entre les deux Elisabeth, celle lucide, déterminée dès le début de la pièce qui, dans une langue admirablement tenue, dit son fait à son banquier de mari, et celle du bout de la nuit, défaite, ayant retrouvé brièvement une beauté non corsetée par la « bonne tenue » de la femme « bien mise ». Timothée Lepeltier (sorti lui aussi du Conservatoire en 2014) est parfait dans le jeune banquier cravaté bien né qui reçoit comme une lubie les propos de sa femme avant que, resté seul, KO debout, il comprenne quel château de cartes a été sa vie. Alors tout s’écroule, et donc il s’écroule, mais, son épouse revenue, il saura ramasser les cartes, les rebattre et garder la main. La Révolte est un conte cruel.

Théâtre Les Déchargeurs, 19h30, du mardi au samedi, jusqu’au 6 avril.

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