En 1925, l’appel à la grève des enseignants : une faute professionnelle ?

Il n’allait pas de soi d’appeler les enseignants à la grève le 1er mai 1923 ou en septembre 1925. Retour en arrière éclairant en ce 1er mai 2018.

Dans son livre de mémoires, Cinquante années de luttes[1], publié en1967, Virgile Barel,  qui fut député communiste de Nice entre1936 et 1978, évoque « le texte d’un discours prononcé au cours d’une assemblée générale de notre Syndicat des instituteurs ». « Je le situe, écrit-il, dans les jours qui ont précédé le 1ermai 1923, puisqu’il y est parlé de la Rhur (1923), et de l’appel à la grève le 1er mai. C’était mon Conseil syndical qui m’avait chargé de parler de la grève ! "Grève corporative pour nos traitements, grève de solidarité avec nos camarades frappés, grève politique pour la réforme de l’enseignement et pour la paix mondiale par la suppression de toute armée permanente et de tout armement " ».

Le commentaire de Virgile Barel, quarante années plus tard ne manque pas d’intérêt pour les lecteurs de 2018, un siècle après la fin de la Première Guerre mondiale, et un demi-siècle après 1968. « Ce texte authentique permet un jugement historique sur nous, militants de l’après-guerre 1914-1918. Il plaide pour la grève des instituteurs, quasi impensable à l’époque. De nos jours, un jeune instituteur, un jeune professeur et, plus généralement, un jeune fonctionnaire, trouvent normal de prendre part à une grève, mais dans les années 20 et même encore avant la Deuxième Guerre mondiale, c’était une autre affaire ! Et qu’il ait tant fallu se battre, expliquer et encore expliquer pour que les enseignants admettent qu’ils devaient utiliser toutes les armes de la classe ouvrière, n’est-ce pas un enseignement précieux ? »

Le 15 septembre 1925, L’Humanité  publie un article de Virgile Barel appelant à la grève. Cela lui vaut une deuxième traduction devant le Conseil départemental de l’enseignement primaire. M. Anatole de Monzie, ministre de l’instruction publique et des beaux arts, enjoint  à l’inspecteur d’académie dans une lettre datée du 25 septembre d’ « entendre M. Barel aux fins de poursuites disciplinaires, motif pris de l’appel à la grève adressé par la voie de la presse sous sa signature (…) que si les fonctionnaires , quels qu’ils soient prétendent imposer leurs opinions sur les événements du jour à la faveur d’une grève, c’en serait fait du régime représentatif, du gouvernement, des majorités et de notre système institutionnel (…) Vous appellerez ses explications écrites, qu’il sera sans doute heureux d’amplifier (…) ses précisions sur les prétendues influences d’argent dont il dénonce le rôle dans la défense française en Afrique ». Le ministère ayant changé de titulaire, c’est le successeur de M. de Monzie, Yvon Delbos, qui répond à la protestation du syndicat de l’Enseignement laïque des Alpes –maritimes le 7 novembre 1925 : « C’est une faute professionnelle, pour un instituteur de chercher, par des paroles ou par des écrits, à suspendre ou troubler le fonctionnement normal de l’école. Le Conseil départemental dira si M. Barel, instituteur, a ce droit, même en dehors de sa classe ».

Virgile Barel conclut : « Eh bien, le Conseil départemental l’a dit, cinq jours après. Par 7 voix contre 6, il a rejeté la demande de censure.  Les sept voix républicaines étaient celles de quatre conseillers départementaux représentant du personnel, de deux conseillers généraux, (…) dont les conceptions politiques étaient loin des nôtres, mais dont l’honnêteté les amenait à refuser que les fonctionnaires restent des citoyens diminués, et de (…) la directrice de l’école normale d’institutrice qui, malgré la pression officielle, a eu le courage d’affirmer son indépendance ».

On mesure à la lecture de ce récit les évolutions survenues notamment à la suite des conquêtes démocratiques de la Libération et du statut de la fonction publique[2], conçu par le ministre d’Etat Maurice Thorez, camarade de Virgile Barel. Dès 1947, le futur premier ministre de la Cinquième République,  Michel Debré, affirmera une conception nettement plus fermée du fonctionnaire : « le fonctionnaire est un homme de silence : il sert, il travaille, il se tait[3] ». La directrice de l’école normale d’institutrice avait, dès 1925, montré un autre chemin.

En ce 1ermai 2018, ce petit retour en arrière peut éclairer certains débats actuels…

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[1]Barel, Virgile, Cinquante années de luttes, Editions sociales, 1967

[2]statut instauré par la loi du 19 octobre 1946 : http://www.gouvernement.fr/partage/8749-19-octobre-1946-70e-anniversaire-de-la-loi-relative-au-statut-general-des-fonctionnaires

[3]Debré, Michel, la mort de l’Etat républicain, Paris, Gallimard, 1947.

 

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