Ecole démocratique : qu’il est long, le chemin !

Deux cent trente ans après la Révolution, l’école démocratique demeure un horizon sur un chemin semé d’embûches. Le dernier numéro des Carnets rouges apporte à la réflexion une contribution bienvenue. La question des contenus d’enseignement et des étayages indispensable pour l’entrée en culture de tous est essentielle, comme celle de la pleine responsabilité des personnels.

La dernière livraison des Carnets rouges (mai 2021)[1] propose un dossier intitulé « Libertés et responsabilités pour une école démocratique », constitué de quatorze contributions et un entretien où  il est plaisant de chercher quelques fils…rouges.

Un premier fil est celui de l’histoire scolaire. L’Ecole républicaine a été marquée, dès la Révolution française, par des approches divergentes entre tenants de l’instruction publique et tenants de l’éducation nationale, de l’indépendance des enseignants ou du contrôle parental.  L’enseignement de l’histoire a lui aussi une histoire, marquée par l’instrumentalisation politique du roman national que démontre Laurence de Cock. Tout comme l’enseignement des valeurs civiques et morales, analysé par Pierre Khan, de l’instruction morale et civique de Jules Ferry à l’enseignement moral et civique de Vincent Peillon.

Un deuxième fil est celui des contenus d’enseignement. Limiter cette question aux seuls programmes, en faisant de ceux-ci l’alpha et l’oméga du métier d’enseignant est, pour Denis Paget, une approche réductrice. Non pas que les programmes soient sans enjeux : Christine Passerieux souligne l’aspect idéologique des nouveaux programmes de maternelle, quand Paul Devin décrit les stratégies de reprise en mains à propos de l’apprentissage de la lecture. Les programmes ne sont pas neutres, puisqu’ils sont une construction et une sélection, et tout l’enjeu de leur mise en œuvre est de les ouvrir aux pratiques de savoirs critiques, comme  Christian Orange l'envisage pour l’enseignement des sciences.  Cette approche critique peut se fonder sur les valeurs républicaines : c'est ce que Jean-Yves Mas propose pour les sciences économiques et sociales. De fait, la question curriculaire est évoquée à plusieurs reprises, de l’article consacré à la Révolution, où la question de ce qu’il convient d’apprendre à l ‘école est clairement posée, à celui qui évoque les évolutions curriculaires d’aujourd’hui, en passant par celui sur le métier d’enseignant sous contraintes, ou celui sur les programmes si exclusifs quand le curriculum est inclusif, ou encore celui sur les mutations curriculaires liées à l’apprentissage de la citoyenneté. Poser la question curriculaire, ne serait-ce pas un bon moyen de dépasser une approche par la juxtaposition de programmes porteuse de renforcement des inégalités sociales et culturelles, antinomique d’une visée démocratique de l'Ecole ?

Au carrefour de ces deux fils rouges, la contribution de Patrick Rayou questionne l’écart entre normes scolaires et normes sociales, qui se manifeste dans le fait que la massification de l’enseignement scolaire ne s’est pas traduite par une démocratisation de l’Ecole, les élèves connivents avec l’Ecole y réussissant plus et mieux que ceux qui n’ont pas hérité de cette connivence. Les politiques de compensation (donner plus à ceux qui ont moins) ont montré leurs limites, ce sont des étayages multiples qui peuvent pour chaque enfant accompagner son entrée pleine et entière dans la culture humaine.

Le troisième fil rouge est donc nécessairement celui de la profession d’enseignant.e, tout à la fois fonctionnaire et citoyen.ne comme le rappelle Gérard Aschieri. Entre libertés académiques en danger selon Sylvie Bauer et métier d’enseignant.e sous contrainte d’après Adrien Martinez, c’est bien la question de la souveraineté sur le travail qui est posée, comme le pense Nicolas Go. Et, dans ce contexte de reprise en main normative, transformant la profession enseignante et métier d’exécution, la liberté pédagogique est plus que jamais indispensable, non pas, d’après Jacques Crinon, comme idéologie de l’enseignant créateur de A à Z de son enseignement, mais comme capacité permanente à observer et réguler l’activité de ses élèves, pour assurer la réussite de tous. La liberté pédagogique a également une histoire, comme le rappelle dans son entretien Eric Gutkowski, puisqu’on est passé des pratiques de contrôle de l’Empire et la Restauration à la liberté promue par Ferry et Buisson. Et l’on retrouve ici le fil rouge historique.

Alors, l’école démocratique serait-elle, sinon un oxymore, du moins une utopie ? Pour répondre à cette question provocatrice,  on retiendra particulièrement les rapprochements établis par Nicolas Go entre l’organisation scientifique du travail conçue par Taylor et le management actuel de l’école fondé sur un expertise nationale et internationale permettant de choisir « les bonnes techniques pédagogiques » et de répandre « les bonnes pratiques » en en mesurant à tout moment les résultats. On retiendra également ce qu’il écrit de la forme scolaire, en opposant à une « scholastique millénaire » d’où est issue une forme scolaire contrainte que nous connaissons depuis quelques siècles, forme scolaire en pleine cohérence avec l’ordre inégalitaire du monde, une révolution pédagogique, reposant sur la coopération d’enseignants an sein de collectifs souverains, renouant avec le sillon tracé par Célestin Freinet.

L’école démocratique est riche d’une histoire, de combats, et constitue un horizon à viser dans le travail quotidien de chaque éducateur, dans la participation de chaque citoyen au débat éducatif ; le numéro 22 des Carnets rouges y contribue utilement.

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[1] https://carnetsrouges.fr/numeros/numero22/

 

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