Enseignement moral et civique : un nœud gordien ?

 

Pour Le Monde.fr, la rentrée scolaire se caractérise par « la laïcité à marche forcée[1] ». L’édition papier du même quotidien datée de ce jour titre : « la rentrée scolaire sous le signe de la laïcité et de la morale ». En effet, la rentrée 2015 est caractérisée par la première mise en oeuvre de l’enseignement moral et civique, du cours préparatoire à la terminale.

On se souvient que cet enseignement  est le résultat du travail accompli à la suite du rapport commandé par Vincent Peillon sur l’enseignement de la morale laïque à l’école[2].

 

Des experts de la laïcité et de l’éducation ont souligné quelques une des difficultés posées par cet enseignement. Au moment de sa première mise en œuvre, il n’est pas inutile de rappeler ces questionnements. Nous retiendrons, à titre d’exemple, deux points de vue, qui ont l’intérêt, à partir de prémisses différentes, d’inciter à une mise en œuvre qui ne contrarie pas l’objectif poursuivi.

Cet objectif, la ministre l’a rappelé dans ses interventions de rentrée. « Allons voir les nouveaux programmes de maternelle. Ils mettent l'accent sur la découverte du monde, des autres, la sensibilité, la vie en commun. Ce qu'on cherche à développer, c'est l'apprentissage du vivre ensemble[3]»

C’est justement cet objectif du vivre ensemble que Catherine Kinstler a, en 2014, questionné[4]. Réfléchissant sur les liens entre laïcité, culture critique, morale et humanités, elle insiste sur le fait que la laïcité est d’abord un mode d’organisation politique, ce qui explique que des citoyens aux options spirituelles diverses s’accordent sur la laïcité. La force de ce principe, qui le distingue du principe de tolérance, c’est que dans un Etat laïque, on assure la liberté de chacun, y compris de celui qui n’existe pas : « On a le droit de croire et de penser comme personne d’autre ne le fait, comme personne d’autre ne l’a jamais fait, comme personne d’autre ne le fera jamais ». Et Catherine Kinstler poursuit : « Le "vivre ensemble" dont on nous rebat les oreilles n’est pas premier : il est au contraire subordonné à la possibilité de "vivre séparés". Autrement dit, dans une association politique laïque, la proposition "je ne suis pas comme le reste des hommes" est non seulement une proposition que chacun peut revendiquer, mais elle est au fondement même de la cité. » De cette définition du principe laïque d’organisation politique elle tire l’observation suivante : « On pet donc émettre des réserves à l’égard des déclarations brandissant des "valeurs", y compris démocratiques, comme des dogmes auxquels il faudrait adhérer sans qu’on ait besoin de les établir ou en oubliant qu’il a fallu les établir. Les valeurs ne sont que des objets d’adhésion, (…) par définition les valeurs fluctuent, elles sont sujettes à la modalité de l’opinion. En revanche des principes rationnels minimaux n’ont pas besoins d’être traités comme des objets de culte : on les discute (…) et on les améliore ou on les amende au fur et à mesure que l’expérience politique s’enrichit. C’est beaucoup plus solide et beaucoup moins dangereux, car cela repose sur la discussion raisonnée. En  outre, c’est beaucoup moins pesant : on n’est pas tenu à l’adhésion, et encore moins à l’amour,  aucune modalité affective n’est ni requise ni même engagée».

 On retiendra de cette approche la nécessité fondamentale de l’adogmatisme, et la priorité donnée à la pensée critique sur l’adhésion affective.

Venue non pas d’une approche philosophique, mais d’une approche sociologique, la mise en garde de Béatrice Mabilon-Bonfils[5] ne manque pas d’intérêt non plus. « Ce discours moralisateur surplombant l’élève, les familles, et qui semble tomber d’en haut, alors qu’eux-mêmes expérimentent au quotidien un système éducatif inégalitaire, cela ne peut pas parler aux jeunes. On leur vante la fabrique du « commun » et, dans la pratique, les écarts de réussite se perpétuent à tous les niveaux du système éducatif [6]». Dans l’introduction de son ouvrage co-écrit avec Geneviève Zoïa, elle écrit : « L’idée de promouvoir une école qui retrouverait une fonction transversale éducative (…) n’est évidemment pas scandaleuse, au contraire.  Elle est au coeur de la mission politique de l’école et du décloisonnement disciplinaire, ouvrant au savoir complexe et global que requiert le 21e siècle. Cette perspective impliquerait toutefois une véritable révolution »   révolution que résumerait le fait de renoncer à « réduire l’Autre au Même ». On retrouve là un point commun avec Catherine Kinstler, le fondement du pacte laïque c’est la proposition « je ne suis pas comme le reste des hommes ».

En ce début d’année scolaire, ces réflexions sur le sens d’un enseignement moral et civique fondé sur le principe de laïcité sont particulièrement précieuses pour tous ceux qui souhaitent éviter l’échec de cette entreprise.

 


[1] http://www.lemonde.fr/education/article/2015/08/31/rentree-scolaire-la-laicite-a-marche-forcee_4741061_1473685.html

[2] http://www.education.gouv.fr/cid71583/morale-laique-pour-un-enseignement-laique-de-la-morale.html

[3] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2015/08/31082015Article635765982448002392.aspx

[4] Kinstler, Catherine, Penser la laïcité, Minerve, 2014.

[5] Mabilon-Bonfils, Béatrice & Zoïa, Geneviève, La laïcité au risque de l’Autre, L’aube, 2014

[6] In Le Monde, http://www.lemonde.fr/education/article/2015/08/31/rentree-scolaire-la-laicite-a-marche-forcee_4741061_1473685.html

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.