Conforter le respect des principes républicains à l’Ecole : chiche !

Conforter le respect des principes de la République à l’école et par l’école suppose qu’on s’interroge sur ce qui s’y passe vraiment en termes de liberté, égalité, fraternité, laïcité. Rapide passage en revue.

Notre Parlement va débattre durant quinze jours d’un projet de loi confortant le respect des principes de la République[1]. L’exposé des motifs rappelle qu’ « au cœur de la promesse républicaine, l’école est le lieu des apprentissages fondamentaux et de la sociabilité, où les enfants font l’expérience des valeurs de la République ».

Ces valeurs et principes sont rappelés au début de ce même exposé : « Notre République s’est construite sur des fondations solides, des fondements intangibles pour l’ensemble des Français : la liberté, l’égalité, la fraternité, l’éducation, la laïcité ».

Prenons ces fondements un à un et examinons où en est notre Ecole du point de vue de chacun d’eux.

Liberté. Quelle est la liberté pédagogique individuelle et collective des enseignants, quand on leur dit non seulement ce qu’ils doivent enseigner mais comment il convient de procéder, selon quelle méthode, comme c’est le cas de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en CP[2] à la préparation de l’épreuve anticipée de français en première[3] ?

Egalité. De quelle égalité se contente-t-on quand, en 2020, la maîtrise même de la langue française n’est pas acquise à l’entrée au collège par plus d’un élève sur 10, et celle des mathématiques et des sciences par près de 3 sur 10, inégalement répartis selon les milieux sociaux[4] ? Quelle égalité dans une école où les choix stratégiques de familles bien informées garantissent une belle carrière scolaire ? Quelle égalité quand les parents des milieux précaires, ces « parents invisibles » dont parle Pierre Périer[5], peuvent être présumés démissionnaires sans être entendus et reconnus ? Quelle égalité des chances et des réussites entre les élèves de collèges chic et celles et ceux de collèges choc ?

Fraternité. Conforte-t-on vraiment ce principe quand on menace d’expulser du territoire des jeunes sans papiers qui réussissent dans leurs études[6] ou leur contrat d’apprentissage[7] ?  Quelle fraternité dans une école qui par tradition encourage plus la compétition individualiste que la coopération collective ? N’est-il pas préoccupant d’observer que, dans un entretien accordé à Marianne, Gilles Clavreul, préfet en disponibilité, cofondateur du Printemps Républicain et délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme de 2015 à 2017, auteur en 2018 d’un rapport sur la laïcité commandé par le ministère de l'Intérieur, évoque le respect des principes de la République sans jamais une seule fois citer la fraternité[8] ? Et la conclusion de son entretien est on ne peut plus définitive : « C’est au nom de l’égalité, de la liberté, de la laïcité qu’on a les discours les plus antirépublicains». Sans doute est-ce encore pire au nom de la fraternité, alors ?

Education. La demande éducative faite à l’école est intense. L’école est attendue sur les arts et la culture, l’environnement et le développement durable, les médias et l’information, l’orientation, la santé, mais aussi la sécurité routière, les premiers secours. Mais quelle place effective est accordée dans l’emploi du temps des élèves à ces éducations ? Le plus souvent, celle des interstices de la vie scolaire, en dehors et à côté des heures d’enseignement obligatoires. Aussi, trop souvent, ces éducations se réduisent dans le meilleur des cas à une transmission d'informations  sans que régulièrement une action concrète permette de s’approprier de nouveaux savoirs et comportements.

Laïcité. A quoi pensons-nous ? Suffit-il, pour la conforter, de « poser le principe de la scolarisation obligatoire de l’ensemble des enfants aujourd’hui soumis à l’obligation d’instruction, soit les enfants âgés de trois à seize ans » (article 21 du projet de loi), d’« instaurer un régime de fermeture administrative des établissements d’enseignement privés hors contrat ainsi que des établissements illégalement ouverts » (article 22) et de « prévoir une condition supplémentaire pour la passation, par un établissement d’enseignement privé, d’un contrat simple ou d’association avec l’État » (article 23) ? Ne faudrait-il pas se préoccuper de l’apprentissage entre ces mêmes murs et dans la vie scolaire du débat respectueux de l’autre, de la coopération entre tous quelles que soient le convictions spirituelles, les genres, les origines, de l’accès par la pratique à la maîtrise progressive par tous de l’art de l’écoute, de l’argumentation, de l’esprit critique exercé en toute occasion, de la responsabilité. N’est-il pas paradoxal que l’éducation aux médias et à l’information, si nécessaire en ces temps de vérités alternatives et de rumeurs complotistes, ne soit pas assurée partout et pour tous ?

Il ne s’agit en aucune manière ici d’instruire le procès des acteurs de l’école qui, sur le terrain, s’engagent au quotidien pour tenir les promesses de l’école. Il s’agit seulement de rappeler le fossé qui existe entre ce que les principes de la République supposeraient de la part de l’école, et la réalité de son fonctionnement et des pressions qu’elle subit, car elle n’est pas isolée du monde social réel, mais en porte les contradictions.

Conforter le respect des principes de la République à l’école et par l’école, si l’on veut, au delà des mots, transformer des réalités constatées peu compatibles avec ces principes, quel magnifique chantier !

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[1] https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3649_projet-loi

[2] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/guidecp2018.pdf

[3] Chaque objet d’étude doit être abordé selon un angle unique prescrit

https://www.education.gouv.fr/bo/19/Hebdo14/MENE1908240N.htm

[4] https://www.education.gouv.fr/evaluations-de-debut-de-sixieme-2020-premiers-resultats-307125

[5]http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2019/09/17092019Article637043024900105953.aspx

[6] https://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/mobilisation-contre-l-expulsion-de-fadil-eleve-au-lycee-horticole-de-montreuil-10-06-2020-8333325.php

[7] https://www.francebleu.fr/infos/societe/l-apprenti-boulanger-guineen-menace-d-expulsion-a-besancon-a-ete-regularise-1610633398

[8] https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/une-association-qui-defend-lidee-quil-y-a-un-racisme-detat-ne-devrait-pas-beneficier-de-subventions

 

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