Continuité éducative: envers et contre tout, «enseigner à vivre» ?

Les semaines de fermeture des établissements scolaires et de confinement ne constituent pas un blanc mais révèlent au contraire d'inépuisables capacités d’invention. Ce pourrait être l’amorce d’un changement, d’une réduction des hiérarchies durablement établies entre instruction et éducation, entre savoirs scolaires et savoirs du monde.

Par ces temps de fermeture des établissements scolaires et de confinement de leurs élèves, nous avons souligné dans les billets précédents combien il importait d’assurer une continuité éducative, soucieuse de « placer les adolescents dans les meilleures conditions de vie intellectuelle et collective, de réussite scolaire et d’épanouissement personnel », selon la définition de la vie scolaire rappelée par la circulaire de missions des conseillers principaux d’éducation de 2015[1].

Aujourd’hui, nous voudrions, à partir de trois académies, témoigner de la capacité des élèves et des personnels de faire front, face à la difficulté, pour donner toute leur place aux échanges, à la créativité et aux activités culturelles, physiques, artistiques, de loisir si précieuses au bon équilibre de chacun.

La première initiative a été prise à l’initiative des élus du conseil académique de la vie lycéenne de Nice. Ils avaient appelé les lycées de l’académie à s’inscrire dans la semaine du bonheur à l’école, qui a coïncidé avec la première semaine de fermeture des établissements scolaires[2] .Ils ne se sont pas résignés face à l’adversité, en proposant à tous les lycéens un padlet[3] s’ouvrant sur un appel à l’échange et à la créativité : « Eh oui ! A distance ça marche aussi ! Restons mobilisés en cette période particulière : partageons, échangeons, créons ». Sites des grands musées du monde, jeux en ligne, playlist du bonheur, lectures et créations musicales partagées, il y a là un appel à construire collectivement une réponse aux besoins culturels composites des lycéens d’aujourd’hui, offrant un complément indispensable aux classe virtuelles et aux travaux scolaires en ligne.

Parmi les établissements fortement engagés dans cette semaine du bonheur dans l’académie de Nice, figurait en bonne place le Centre international de Valbonne. Pour faire face au confinement, il a ouvert  un espace collaboratif[4]:  du jardinage à la lecture, de la musique à la relaxation, personnels et élèves peuvent y échanger et mettre en commun des ressources à partager.

Dans l’académie de Montpellier, les accès aux manuels numériques en 1 clic, à l’ENT et aux ressources du consortium  Nation apprenante voisinent, sur la page d’accueil du site du collège Romain Rolland de Nîmes[5], avec le cours d’EPS en vidéo, des activités en lien avec les mathématiques (Zukeï puzzle, défi mosaïque) et le français (goûters littéraires), la proposition de « p’tite pause artistique » de la Maison des adolescents du Gard.

Dans l’académie de Bordeaux, des initiatives d’établissements se développent, destinées aux personnels, aux élèves et aux parents d’élèves. C’est le cas au collège Nelson Mandela de Floirac, qui, à l’initiative de sa Principale,  a créé sur son site une rubrique Gardons le moral et le sourire, alimentée par une équipe où coopèrent professeure documentaliste, infirmière scolaire, professeurs de diverses disciplines; comme le dit la professeure documentaliste, le collège est fermé, mais les parcours citoyen, éducatif de santé, d’éducation artistique et culturelle continuent sous d’autres formes[6].

Ces exemples parmi d’autres ne sont pas des exceptions. Par delà ce que montrent les sites,  il faut imaginer  ce que cela suppose, dans les établissements scolaires du pays, de réunions et d’échanges, de suivi entre enseignants, CPE, assistante sociale, infirmière, psychologue de l’Education nationale en lien quotidien avec la direction, le secrétariat de direction, les professeurs principaux, et de contacts réguliers aves les élèves et leurs familles. Ce que cela suppose aussi, dans les académies, de mutualisation de pratiques favorables à la mise en oeuvre de la continuité éducative, dans chaque métier et entre les divers métiers de l'éducation nationale. Tout se passe comme si devenait évidente dans ce contexte la priorité éducative exprimée en 2014 par Edgar Morin : Enseigner à vivre[7].

Ces semaines sont marquées par l’engagement réel des professionnels de l’éducation pour rendre cette période difficile habitable pour tous, porteuse pour chacun de solidarité, de sérénité, d’échanges ouverts, d’horizons élargis, de savoirs mêlant savoirs scolaires et savoirs du monde. Ces semaines de fermeture des établissements scolaires et de confinement ne pourraient-elles pas être aussi un creuset où se fondent des savoirs jusqu’ici séparés, où se relient des domaines jusqu’ici étanches les uns aux autres, où se conforte la complémentarité entre le livre papier et le numérique, où se forge la compréhension ente enseignants et enseignés appelée de ses vœux par Edgar Morin dans son Manifeste pour changer l’éducation ?

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[1] https://www.education.gouv.fr/node/266024

[2] http://www2.ac-nice.fr/cid150082/la-semaine-du-bonheur-a-l-ecole.html

[3] https://padlet.com/tomruchierberquet_jtac/ye850ejer30n

[4] https://padlet.com/fdjva_h/qjc6thhn8d1q

[5] https://clg-rolland-nimes.ac-montpellier.fr/

[6] http://www.collegenelsonmandela.fr/gardons-le-moral-et-le-sourire/

[7] Edgar Morin, Enseigner à vivre, manifeste pour changer l’éducation, Actes Sud, Domaine du possible, 2014

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