Les IG deviennent l’IGESR : du neuf avec du très vieux ?

La transformation des inspections générales distinctes en une inspection générale unifiée est-elle le signe d’un renouveau ou le nouvel habit d’un modèle politique d’éducation qui maintient des hiérarchies et des juxtapositions héritées du passé ?

Entre1802, date de création par Napoléon Bonaparte de l’inspection générale des études et 1999, les inspections générales s'étaient multipliées.

Vient d’être publié le décret de création de l'inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche au Journal Officiel[1]. Désormais, c'est une inspection générale interministérielle qui prend ainsi le relais de l'inspection générale de l'éducation nationale (I.G.E.N.), de l'inspection générale de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche (I.G.A.E.N.R.), de l'inspection générale de la jeunesse et des sports (I.G.J.S.) et de l'inspection générale des bibliothèques (I.G.B.).

Par delà la volonté affirmée de renforcer « la cohérence dans le contrôle, l’évaluation et le suivi de politiques publiques », qu’observe-t-on dans le champ qui concerne le domaine jusqu’ici défini sous l’appellation « établissements et vie scolaire » (EVS), qui relevait d’un groupe de l’inspection générale de l’éducation nationale, avec un doyen à sa tête, et, dans chaque académie, d’une inspection pédagogique régionale EVS ?

Cette inspection EVS exerçait jusqu’ici sa mission, comme son nom l’indique, dans le domaine des établissements scolaires et de leurs personnels de direction, de la vie scolaire et des personnels d’éducation, tout particulièrement les conseillers principaux d’éducation (CPE), et, comme son nom ne l’indiquait pas explicitement, de la documentation scolaire et des personnels qui en ont la charge, les professeurs-documentalistes.

Qu’observe-t-on dans la nouvelle organisation de l’IGESR ?

Les collèges, missions et pôles qui la composent sont présentés dans un ordre qui ne doit rien au hasard ni à l’alphabet, mais est sans doute révélateur d’orientations tacites.

A tout seigneur, tout honneur, le premier collège est celui de l’expertise disciplinaire et pédagogique (honneur aux disciplines scolaires, et vive la continuité de la forme scolaire française la plus traditionnelle). Le second est celui intitulé « établissement, territoires et politiques éducatives ». On observera  le singulier d’établissement, et les pluriels de territoires et politiques éducatives. Ce dernier pluriel en dit sans doute plus long qu’il ne le voudrait. S’il y a une expertise disciplinaire et pédagogique, une pédagogie, une politique pédagogique au singulier, il y a en revanche non pas une politique éducative, mais une pluralité de politiques éducatives. Après 2019 comme avant, on va continuer à considérer qu’à côté des disciplines constituant la pédagogie, il y a des « éducations à » qui sont autant de politiques éducatives distinctes et  autant de satellites gravitant comme ils le peuvent autour du soleil disciplinaire. Parmi les « éducations à », figure l’éducation aux médias et à l’information (EMI), dont les professeurs-documentalistes sont les pivots dans les collèges et les lycées. Cette EMI et les professeurs- documentalistes relèveront-ils de ce pôle ? Rien n’interdit de le penser. Mais on observera, dans la liste des collèges, qu’après les collèges « jeunesse, sports et vie associative », « enseignement supérieur, recherche et innovation », apparaît, last but not least, le collège « bibliothèques documentation, livre et lecture publique ». Ce collège correspond à la ci-devant inspection générale des bibliothèques, et il semble donc que la documentation scolaire n’ait, pas plus qu’avant 2019, droit à être explicitement citée dans la nouvelle organisation de l'inspection générale.

Viennent ensuite les missions, avec, en tête de liste, la mission enseignement primaire. La défunte IGEN comptait un groupe enseignement primaire et un groupe EVS ; le premier disparaît en tant que collège, quand le second se transforme. On peut s’étonner de ce classement en « mission » et non en « collège »,  quand tout indique que l’enseignement primaire devrait être la priorité des priorités dans le système éducatif français et mériter donc toute l’attention d’une inspection chargée de son contrôle, de son évaluation et de son suivi. Et on peut s'étonner que l'"expertise pédagogique", considérée comme prioritaire dans le second degré, soit considérée comme superflue dans le premier.

L’organisation nouvelle de la nouvelle inspection générale s’inscrit, en tout cas, dans la continuité la plus conservatrice du point de vue de la hiérarchie entre l’ordre secondaire (plusieurs collèges) et l’ordre primaire (une seule mission) d’une part,  et d’autre part, au sein de l’ordre secondaire, entre les disciplines qui sont au coeur de l’instruction, et les éducations qui demeurent périphériques. Continuité confirmée encore avec l'absence persistante de référence à la documentation scolaire, comme s'il n'y avait pas là un enjeu essentiel de formation au 21e siècle. Les inspections générales changent de nom et de forme ? Qu’importe ! La forme scolaire française et le modèle politique d’éducation français demeurent, l’essentiel est donc sauf.

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[1]https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do;jsessionid=1B3F13934C323086BB2E4F5E1697114E.tplgfr29s_1?cidTexte=JORFTEXT000039146771&dateTexte=&oldAction=rechJO&categorieLien=id&idJO=JORFCONT000039146489

 

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