Les humanités au coeur de l’école : de quelles écoles, pour quels élèves ?

L’apprentissage du latin est-il un marqueur ou un vecteur de réussite scolaire ? Le rapport remis au ministre « Les humanités au cœur de l’école » affirme que les langues et cultures de l’Antiquité sont un gage de réussite pour les enfants issus de milieux populaires.

Du rapport remis au ministre le 29 janvier[1], on retiendra d’abord le titre qui formule l’objectif rassembleur de placer les humanités au cœur de l’école. On saluera ensuite le travail accompli pour dresser un tableau européen et national de l’apprentissage des langues et cultures de l’Antiquité. On s’attachera dans ce billet à ce que les données publiées disent de la réalité et à la manière dont les auteurs du rapport[2] les interprètent.

Quelles ont les données saillantes publiées dans ce rapport ?

En Europe, cet enseignement est en général optionnel, obligatoire dans 6 pays européens seulement (Croatie, Monténégro, Roumanie, Serbie pour le latin, Grèce et Chypre pour le grec ancien). L’érosion de l’enseignement des langues anciennes est générale en Europe, marquée dans la baisse des effectifs (-23% en Allemagne, - 8% en France), mais aussi dans certaines décisions politiques, comme le report du début de leur apprentissage du collège au lycée en Italie, ou la réduction de leurs horaires d’enseignement dans la réforme du collège de 2016 en France.

Une première singularité française tient au fait que cet enseignement optionnel est théoriquement proposé à tous, mais dans la pratique tous les établissements scolaires ne le proposent pas. Le rapport fournit ensuite des indications précieuses, reposant sur une enquête de la DEPP[3]) sur les caractéristiques socio-professionnelles des élèves latinistes : 34,4% issus de la CSP favorisée A, 14,4% de la CSP favorisée B, soit 48,8% issus de CSP favorisées, contre 24,8% de la CSP moyenne, 26,4 de CSP défavorisées. Les auteurs du rapport ne fournissent pas le total des élèves issus de CSP favorisées alors qu’ils globalisent celui des CSP défavorisées, le choix de la présentation des chiffres est dicté par la volonté d’ « en finir avec les stéréotypes ».Entre 48,8% et 26,4%, l’écart entre favorisés et défavorisés est pour le moins sensible[4].

L’utilisation d’autres données est tout aussi discutable. Observer par exemple  que 70% des élèves latinistes sont inscrits en terminale générale et technologique contre 38% des non latinistes, signifie-t-il exclusivement l’incontestable valeur ajoutée du latin à la réussite scolaire, sans relation aucune avec la compositions sociologique des groupes de latinistes et de non latinistes ? Et ne peut-on pas interroger de la même manière l’observation suivante : « près d’un élève de terminale scientifique (S) sur deux (45%) a étudié le latin au collège. Les non-latinistes sont en revanche plus fréquemment scolarisés en terminale professionnelle ou en terminale sciences et technologies du management (16% contre seulement 5% de latinistes) (…)  Environ 36% des élèves étudiant le latin en 5e se retrouvent 5 ans plus tard en classe de terminale S. Pour les non-latinistes, cette part n’est que de 13% ». Qu’en termes galants ces choses-là sont dites…

Intéressante est l’étude portant spécifiquement sur le devenir scolaire des élèves en fonction de leur CSP d’origine. « Au baccalauréat général et technologique, 68% des latinistes de 2008 obtiennent leur diplôme 5 ans plus tard, contre seulement 43% des non latinistes. Cet écart de 25 points diffère selon les caractéristiques des élèves : 18 points séparent les latinistes des non-latinistes chez les enfants de cadres, l’écart est de 23 points chez les enfants d’ouvriers. Ces derniers, lorsqu’ils ne sont pas latinistes, obtiennent leur baccalauréat avec un taux de réussite de 38% contre 61% s’ils sont latinistes. Pour les enfants latinistes de cadres ou d’enseignants, ce taux atteint environ 80% ». Les auteurs du rapport en tirent l’enseignement suivant : « le choix que font les élèves issus de CSP défavorisées d’étudier le latin est, lui, clairement un gage de réussite. Il joue donc (…) un rôle d’intégration et de promotion conforme aux missions de l’enseignement public ».

On peut être tenté de questionner cette affirmation : quelle est la part du latin comme marqueur de la réussite scolaire – il est choisi par les bons élèves et conforte leur réussite scolaire[5]- et comme vecteur de cette réussite ? Quelle est la part des effets de pairs sur la réussite des latinistes ? Quelle est la part de la composition socio-culturelle des collèges puis des lycées et de leurs classes sur cette réussite ?

Il convient donc de se prémunir de toute approche mécaniste et de se garder de considérer un critère comme une cause unique de la réussite scolaire. Mais le rapport préconise un enseignement des langues et cultures de l’Antiquité proposé effectivement à tous les élèves, et notamment à ceux issus de milieux populaires. Or, selon l’étude de la DEPP, en 2008, « 18 % des élèves de cinquième en éducation prioritaire étudient le latin contre 25 % dans les autres collèges publics ». Et, selon le rapport Charvet, les langues et cultures de l’Antiquité étaient enseignées en 2017 à 21,41% des collégiens et 10,08% des lycéens du privé contre 17,41% des collégiens et4,26% des lycéens du public. Les humanités au coeur de l’Ecole ? De quelles écoles ?

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[1] http://cache.media.education.gouv.fr/file/Racine/49/4/Rapport_les_humanites_au_coeur_de_l_ecole_888494.pdf

[2] Pascal Charvet, IGEN, et David Bauduin, IA-IPR

[3] Il s’agit de la note d’information n° 37 publiée en octobre 2015 par la Depp :

http:// cache.media.education. gouv.fr/file/2015/10/3/ depp-ni-2015-37-latin-au- college_490103.pdf

[4] Le rapport fournit également les chiffres pour le chinois et l’allemand : 52,8% de CSP favorisées contre 22,1% de CSP défavorisées pour le chinois, 40,6% contre 36,5% pour l’allemand.

[5] L’enquête de la DEPP déjà citée indique par exemple que le choix du latin en 5e concerne plus de la moitié des meilleurs élèves à la fin de la 6e, contre 4% des élèves les plus faibles et 7% des élèves ayant déjà redoublé. Là encore, les différences sociales jouent : parmi les meilleurs élèves, 59% des élèves issus de CSP favorisées choisissent le latin contre 44% de ceux issus de CSP défavorisées. L’écart est encore plus grand en ZEP, quel que soit le niveau scolaire des élèves : il pourrait y avoir là, selon les auteurs de l’étude, de la part des familles de CSP favorisées, un choix stratégique de « protection » de leur enfant.

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