L’école française : creuset républicain ou « archipel des ghettos » ?

Entre l’idéal de l’école creuset républicain et la réalité du séparatisme scolaire et social, l’écart est grand. Mais la ghettoïsation n’est pas une fatalité.

En octobre 2004, Eric Maurin publiait Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social[1]Il y décrivait les stratégies d’évitement, de recherche de l’entre-soi, et l’enfermement social des enfants qui en est le prix. Un an plus tard, en 2005,  la relégation périurbaine débouchait sur trois semaines d’émeutes dans les banlieues.

En 2013, Michel Lussault, dans L’avènement du monde, décrit un « processus d’encapsulation spatiale[2]  ».

En janvier 2015, le premier ministre Valls, lors de ses vœux à la presse, évoque « un apartheid territorial, social, ethnique » existant en France : «Il faut ajouter toutes les fractures, les tensions qui couvent depuis trop longtemps et dont on parle uniquement par intermittence. (...) Les émeutes de 2005, qui aujourd'hui s'en rappelle (sic)? Et pourtant... les stigmates sont toujours présents[3] ».

Séparatisme social, encapsulation spatiale n’épargnent pas l’école publique. Eric Maurin, dès 2005, analysait l’échec des zones d’éducation prioritaire, non pas dans leur principe – donner plus à ceux qui ont moins- mais dans leur mise en œuvre territoriale. Où en est-on aujourd’hui ?

On se contentera d’évoquer deux paramètres seulement parmi d’autres, aux deux bouts de la chaîne de l’ordre secondaire, les collèges et les classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE) des lycées.

Premier paramètre : le choix du public ou du privé. Jadis l’inscription dans l’enseignement privé, ultra-majoritairement catholique, relevait prioritairement d’un choix familial confessionnel. Désormais, c’est un choix également dicté par le séparatisme social.

Les données statistiques ministérielles[4] sont parlantes. En 2015, les élèves d'origine populaire sont deux fois plus présents dans les collèges publics que privés (42,5% contre 20,1%). La moitié des collèges publics accueille plus de 43 % d’élèves issus de milieux défavorisés. Seulement un collège privé sur dix est dans ce cas, c’est-à-dire accueille plus de 43 % d’élèves issus de milieux défavorisés[5]. Ce niveau de ségrégation sociale est stable depuis 2003.

On le voit, la ghettoïsation concerne, comme le signalait dès 2004 Eric Maurin, non pas seulement les ghettos visibles  (les quartiers de relégation aux établissements chocs), mais aussi et surtout les ghettos invisibles (les quartiers résidentiels aux établissements chics). Et cette ghettoïsation a également un impact sur les compétences académiques des élèves. La proportion d'élèves faibles est de 33 % dans les collèges de l'éducation prioritaire, 18 % dans les collèges publics hors éducation prioritaire, et seulement de 9 % dans les collèges privés ! Quant à la proportion des élèves moyens et bons, elle est de 34 % dans les collèges de l'éducation prioritaire et de 66 % dans les collèges privés. Les différences sociales et  académiques entre les élèves du public et ceux du privé sont nettes.

Deuxième paramètre, à l’autre bout de la chaîne, le recrutement des CPGE, analysé en 2016 par le conseil supérieur d’évaluation de l’enseignement scolaire (CNESCO)[6]. Si en 2011 les enfants d’ouvriers représentent 11,2% de l’ensemble des étudiants, ils ne représentent que 6% des élèves de CPGE, ils y sont donc grosso modo deux fois moins nombreux. Ceux des professions libérales et cadres supérieurs représentent 30,3% de l’ensemble des étudiants, mais 50% des élèves de CPGE. Ils y sont donc surreprésentés (+65%). On le voit les CPGE représentent aussi un ghetto concentrant des élèves qui ont majoritairement en partage une origine sociale favorisée et une excellence académique reconnue.

Où en est-on donc du creuset républicain en 2018 ? Comme le rapide état des lieux que nous avons présenté  contraste avec l’avertissement lancé par Jules Ferry  le 10 avril 1870, dans une conférence prononcée à Paris intitulée De l’égalité en éducation :« Je vous défie de faire jamais une nation égalitaire, une nation animée de cet esprit d’ensemble  et de cette confraternité d’idées qui font la force des vraies démocraties, s’il n’y a pas eu le premier rapprochement, la première fusion qui résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école ».

Le creuset républicain semble un objectif bien lointain, loin d’être communément partagé. Mais voulons-nous vraiment d’une école « archipel des ghettos[7] », marquée par le séparatisme social, résidentiel et scolaire ? Il n’y aurait rien à y gagner en tout cas, pour la fraternité et la démocratie dans notre République. Mais surtout, il n’y a pourtant aucune fatalité à l’enfermement des enfants dans des ghettos scolaires. Les expérimentations lancées en 2017, à partir d’expériences et projets pilotes[8], (une cinquantaine en France, concernant par exemple  six collèges parisiens) ont permis  d’obtenir des résultats visibles sur la mixité et d’enrayer partiellement la « fuite » du public  vers l’enseignement privé[9]. Il serait dommage de ne pas en tirer les enseignements pour renverser, par un travail patient de concertation,  la tendance à la sécession scolaire.

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[1] Maurin, Eric, Le ghetto français : Enquête sur le séparatisme social, La République des idées, 2004

[2] Michel Lussault, L'avènement du Monde. Essai sur l'habitation humaine de la Terre, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2013

[3] https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/01/20/pour-manuel-valls-il-existe-un-apartheid-territorial-social-ethnique-en-france_4559714_823448.html

[4] Repères et références statistiques2018 et années précédentes

http://www.education.gouv.fr/cid57096/reperes-et-references-statistiques.html

[5] http://cache.media.education.gouv.fr/file/12_-_Decembre/23/5/2016_DP_mixite_sociale_scolaire_college_683235.pdf

[6] http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/dutercq_solo1.pdf

[7] « L’archipel des ghettos » est le titre d’un chapitre du dernier ouvrage de Raphaël Glucksmann, Les enfants du vide, de l’impasse individualiste au réveil citoyen, Allary éditions, 2018.

[8] http://cache.media.education.gouv.fr/file/12_-_Decembre/23/5/2016_DP_mixite_sociale_scolaire_college_683235.pdf

[9] https://www.lemonde.fr/education/visuel/2018/09/06/mixite-scolaire-dans-des-colleges-parisiens-de-premiers-resultats_5351196_1473685.html

 

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