Ségrégation sociale au collège: que se passe-t-il dans le public et le privé?

On savait que l’uniformité du système éducatif français est une fiction. L’étude portant sur la mixité sociale et la ségrégation dans les collèges le confirme. Elle montre ainsi que les moyennes nationales peuvent cacher une très réelle diversité de situations, selon les territoires, dans le public comme dans le privé.

Pour prévenir tout procès d’intention, rappelons d’abord que l’existence d’un enseignement privé, concurrent de l’instruction publique, n’est pas une invention des ennemis de la République, mais préconisée par Condorcet lui-même dans son Deuxième mémoire sur l’instruction publique : « il est nécessaire de conserver aux parents une véritable liberté dans le choix de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants, mais aussi, comme je l'ai déjà observé, parce que l'influence exclusive de tout pouvoir public sur l'instruction est dangereuse pour la liberté et pour le progrès de l'ordre social. Il faut que la préférence donnée à l'instruction établie ne soit, autant qu'il est possible, que l'effet de la confiance[1] ».

La récente publication de la DEPP, portant sur massification scolaire et mixité sociale[2] consacre une étude à la ségrégation sociale entre les collèges[3]. Cette étude permet de comparer l’état de la ségrégation sociale dans les collèges publics et privés.

Premier enseignement et non des moindres : « la ségrégation sociale entre les collèges français est importante : en 2015, un dixième des collèges scolarisent moins de 14,6 % d’élèves d’origine sociale défavorisée et un dixième en scolarisent plus de 62,7 % ».

Deuxième enseignement :« À l’échelle nationale, les disparités entre collèges sont restées stables depuis 2003. D’un côté, la ségrégation a diminué entre les collèges du secteur public. De l’autre, l’écart de composition sociale entre secteur public et secteur privé a augmenté». Plus précisément, « si la ségrégation sociale est restée stable, sa structure a sensiblement évolué : si l’essentiel de la ségrégation est dû à celle observée dans les collèges publics (59 % de la ségrégation), cette part a fortement diminué, en lien avec la baisse de la ségrégation parmi les collèges publics (elle était de 68 % en 2003). Inversement, la part de la ségrégation attribuable à l’écart entre secteurs public et privé a augmenté, passant de 11 % à 18 %.»

Troisième enseignement : «dans les grandes agglomérations urbaines, les élèves de milieu défavorisé sont surreprésentés dans certaines zones d'habitation. Dans les collèges publics, l'affectation se fait en tenant compte de la proximité géographique, et le degré de ségrégation est dû en partie à cette concentration urbaine des élèves défavorisés».

Au travers de ces trois éléments apparaît nettement le fait que les effets de la carte scolaire, qui ne joue que sur les collèges publics permettent certes de réduire les écarts de composition sociale entre collèges publics, mais sont impuissants

1/ à juguler les effets de concentration de population défavorisée dans certaines zones urbaines ;

2/ à influer sur les dynamiques de séparatisme social qu’autorise un enseignement privé exonéré de contraintes de sectorisation pour son recrutement. La Seine Saint–Denis en apporte un exemple flagrant.

Si on y regarde de plus près, on constate que la part des collégiens d’origine défavorisée (parent de référence ouvrier ou sans profession déclarée) « est beaucoup plus élevée dans les collèges publics (43 %) que privés (20 %) ». A l’inverse, la part de collégiens d’origine très favorisée (cadres, professions intellectuelles supérieures, professions libérales, chefs d’entreprise de plus de 10 salariés, enseignants) est de 37% dans le privé contre 19% dans le public. Les collèges privés accueillent donc deux fois moins d’élèves défavorisés et deux fois plus d’élèves très favorisés. « L’étude de la distribution des collèges en fonction de la proportion d’élèves d’origine sociale défavorisée (définie par tranches de 5 points) confirme ce constat : une grande partie des établissements privés présentent des proportions comprises entre 0 % et 35 %, alors que plus de la moitié des collèges publics se trouvent dans les tranches allant de 35 % à 50 % ».

Entre 2003 et 2015, « chez les collégiens scolarisés dans le privé, la part de catégories très favorisées a gagné 7 points, passant de 30 % à 37 %. De l’autre côté, la part de collégiens ayant une origine sociale défavorisée a fortement diminué (de 25 % à 20 %), alors qu’elle est restée stable dans le public. L’écart de recrutement social moyen s’est ainsi creusé à l’avantage du privé(…) Un peu supérieur à 10 points en 1989, l’écart de recrutement entre le public et le privé en termes d’élèves de catégorie très favorisée est passé à plus de 15 points en 2015 parmi les entrants en sixième».

Mais ces données ne doivent pas masquer l’hétérogénéité des collèges privés. « si un dixième des établissements privés accueillent très peu d’élèves défavorisés (moins de 5,9 % de leurs effectifs), dans un autre dixième, ces élèves représentent plus de 43,2 % des inscrits, partsupérieure à la moyenne nationale et équivalente à la médiane du secteur public ». De même, l’étude de la distribution des élèves d’origine très favorisée dans les collèges du privé fait apparaître que « les collèges privés se distinguent plus nettement entre eux, avec une forte proportion d’établissements autour de 20 %, mais aussi un nombre non négligeable qui dépassent 40 %».

Il faut prendre en compte aussi la diversité territoriale d’implantation des établissements privés : « La place de l’enseignement privé est très différente selon les régions : le secteur privé est par exemple historiquement très implanté dans les académies de Rennes et de Nantes (respectivement 43 % et 42 % des effectifs en 2015 contre 21 % au niveau national) ».Peut-on penser « que là où le secteur privé est plus implanté, il joue un rôle plus proche de celui du secteur public » ? La réponse ne peut être aussi simple. « À Nantes et à Rennes, où le privé est le plus fortement implanté, les écarts de composition sociale avec le secteur public sont faibles. Toutefois, à Paris et à Lille, la part du privé est très élevée et, en même temps, les écarts de composition sociale avec le public y sont les plus importants parmi l’ensemble des académies métropolitaines. Dans d’autres académies, en particulier à Besançon et à Toulouse, le secteur privé, tout en étant beaucoup moins implanté qu’à Nantes et à Rennes, est peu différent du public en termes de composition sociale (…) En menant l’analyse au niveau départemental, toutefois, nous pouvons mettre en évidence un groupe de treize départements où le secteur privé est à la fois très fortement implanté et très peu différent du public quant à la catégorie sociale des parents : il s’agit des départements des académies de Rennes et de Nantes (sauf la Sarthe), de quatre départements au sud du Massif central, répartis entre plusieurs académies (Aveyron, Ardèche, Haute-Loire et Lozère), ainsi que des Pyrénées-Atlantiques».

Les auteurs de l’étude observent que « la forte hétérogénéité de ces collèges trouve sans doute en partie une explication dans la marge de manœuvre qui leur est laissée pour différencier leur offre éducative. Tels collèges vont plutôt former une « élite » sociale et scolaire, tels autres vont plutôt s’orienter vers le rattrapage d’élèves en difficulté, d’autres encore vont avoir un recrutement proche des collèges publics voisins ».

Plus globalement, les moyennes nationales tendent à estomper les contrastes existant entre les territoires académiques et départementaux.

Les auteurs de l’étude concluent prudemment : « Apprécier la contribution des collèges privés à la ségrégation sociale entre collèges ne se réduit donc pas à constater leur poids numérique parmi les élèves, ni à comparer leur composition sociale moyenne à celle des collèges publics. Elle doit aussi intégrer à l’analyse le positionnement institutionnel spécifique du secteur privé, et la diversité des motifs qui poussent des familles à s’orienter vers ce secteur.»

 L’intérêt de l’étude, outre le fait qu’elle incite à éviter tout jugement hâtif, est de faire apparaître plusieurs lignes de force de la réalité scolaire.

1/ Notre prétendu « système éducatif national » est très divers selon les territoires : il serait temps de ne plus porter crédit à cette fiction d’une éducation nationale uniforme dans tout le pays.

2/ En moyenne, le taux de ségrégation entre les collèges publics est plutôt à la baisse : tous les tenants de l’objectif de la réussite pour tous ne peuvent que s’en réjouir en constatant qu’il n’y a pas de fatalité à la ségrégation sociale.

3/ En moyenne, l’enseignement privé est un facteur aggravant de ségrégation sociale, mais il ne faut pas négliger la grande hétérogénéité des politiques et des contextes d’établissements, qui peuvent conduire dans certains cas à  d’importants écarts entre eux ni l’effet produit par la volonté « de conserver aux parents une véritable liberté dans le choix de l'éducation qu'ils doivent à leurs enfants ».


[1] Condorcet, Cinq mémoires sur l’instruction publique (1791), p 113

http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/

[2] http://www.education.gouv.fr/cid106930/massification-scolaire-et-mixite-sociale.html

[3] Pauline Givord et Marine Guillerm, Insee, direction de la méthodologie et la coordination statistique et internationale ; Olivier Monso, MENESR-DEPP, unité des méthodes et des synthèses statistiques ; Fabrice Murat, MENESR-DEPP, bureau des études sur les établissements et de l’éducation prioritaire

La ségrégation sociale entre les collèges : quelles différences entre public et privé, aux niveaux national, académique et local ?

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.