Privatisations de l’éducation : quels impacts dans le monde ?

Prônée souvent comme facteur de progrès éducatif, la transformation de l’éducation en marché, sous différentes formes, est devenue une réalité en plein essor dans la plupart des pays du monde. Le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation permet d’en mesurer les conséquences et les risques en termes éducatifs et politiques.

Feuilleter le dossier de la Revue internationale d’éducation de Sèvres sur « les privatisations de l’éducation »[1], c’est voir revenir, d’un article et d’un pays ou d’un groupe de pays à l’autre des réalités telles que marché, offre, demande, logique marchande, chèques éducation (vouchers), prestations de services, marché de l’éducation, hyper-ségrégation, rentabilité, déréglementation, mécontentement à l’égard du service éducatif existant, externalisation, partenariats public-privé, recul démocratique, privatisation par défaut (d’Etat), micro-néolibéralisme.

On est bien face à une réalité mondiale multiforme, manifeste dans les pays les plus développés comme dans les pays émergeants, et qui connaît globalement une impressionnante dynamique de développement.

On ne retiendra de ce passionnant dossier que quelques lignes de force.

La première sans doute, c’est la preuve par les résultats de la fausseté de certaines croyances avancées comme scientifiquement prouvées. Non, le libre choix de l’école, publique ou privée, favorisé notamment par le "chèque éducation", ne conduit à une saine émulation produisant une élévation de la qualité de l’enseignement et des résultats des élèves. Aux Etats Unis[2], « l’un des effets troublants des charter schools est le rôle qu’ils jouent en accentuant la ségrégation raciale et la ségrégation de classe entre les élèves ». En Suède[3], « les évaluations et les rapports montrent de manière unanime que la décentralisation et la déréglementation ont entraîné des variations inacceptables en termes de prérequis et de résultats ». En Angleterre[4], où des trusts privés ont pris la responsabilités d’écoles devenues des academies, « en 2017, la Wakefield City Academies Trust, qui regroupait 21 academies, dut se dessaisir de ses établissements en raison de la baisse de niveau de leur enseignement ». En Inde[5], « ces établissements ( privés) contribuent à réduire l’équité au sein de la société dan son ensemble, une discrimination des enfants s’opérant entre établissements publics et privés mais également, au sein même des établissements privés, en fonction de la capacité financière des parents ». Au Chili[6], la privatisation éducative par le biais du marché « a limité la possibilité de développer des politiques d’amélioration et de changement éducatif de manière effective et à grande échelle » et « renforcé une pédagogie mécaniciste qui se donne pour fin d’entraîner les élèves à bien réussir les tests ».

La deuxième, c’est  sans doute le lien existant entre essor de l’enseignement privé et carences de l’enseignement public. Quand on questionne les parents d’élèves, la dynamique forte de développement de l’enseignement privé en Côte d’Ivoire[7] s’explique d’abord par la proximité du lieu d’habitation (39%), par le fait que c’est l’Etat qui affecte dans le privé (23%), la qualité de l’école ne venant qu’au troisième rang avec 15% des réponses. Dans bien des pays du monde, notamment en Asie, le soutien scolaire privé[8] progresse rapidement, y compris dans des pays où l’Etat garde la main sur l’enseignement, et cela s’explique par une « privatisation par défaut » « qui perturbe les équilibres au sein du système scolaire régulier ». De la Corée du Sud  au Cambodge, de la Chine à l’Inde, de l’Ouzbekistan à la Mongolie, les effets du soutien scolaire privé sur les enseignants peuvent les conduire à imposer celui qu’ils pratiquent à leurs propres élèves ou, quand c’est interdit,  à recommander mutuellement à leurs élèves  de suivre celui de leur collègue. Pour les Etats à faible revenu, ce soutien scolaire privé réalisé par les professeurs autorise à maintenir leurs salaires à un très bas niveau. Cet essor s’inscrit également dans l’idéologie micro-libérale du « chacun pour soi », valable dans bien des sociétés, notamment la chinoise. « Cela remet en cause des principes fondamentaux, y compris le rôle exclusif de la scolarité en tant que vecteur d’enseignement et d’apprentissage et la sacralité de la scolarité gratuite telle qu’elle est inscrite à l’article 26 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ».

La troisième, ce sont « les implications considérables sur la nature du processus politique », pouvant aller jusqu’à « compromettre le caractère public et ouvert des débats démocratiques sur le changement en éducation ». Ce danger, mis en exergue par deux universitaires catalans[9],  est évoqué par exemple aux Etats-Unis, notamment avec le rôle de la fondation Bille et Melinda Gates, et en Suède où Lisbeth Lundhal conclut qu’ « une fois que le génie du marché est sorti de sa lampe, il est très difficile de l’y faire rentrer ».

La dernière concerne le développement en France de l’instruction en famille[10]. Souvent associée dans le débat public à des dérives sectaires ou à la radicalisation religieuse, elle serait le fait plutôt, pour « une part substantielle, sinon majoritaire, » de parents qui « instruisent en famille par contrainte, faute de scolarisation satisfaisante » : établissement scolaire incapable de prendre en charge phobie scolaire, besoins éducatifs spécifiques, décisions d'exclusion ou conflit sur l’orientation,  « ces situations procèdent d’attentes de scolarisation  non satisfaites, donc de déceptions relativement à l’Etat ».

La bibliographie du dossier[11] donne leur place à ces lignes de force « la privatisation de l’éducation et ses effets », « la question du libre choix des établissements scolaires », « privatisation et individualisation de l’éducation », « le soutien scolaire privé », « l’éducation à domicile »,  mais n’en oublie aucune avec « les partenariats public-privé », « les politiques prônées par les organisations multilatérales », et , plus largement, « l’évolution des politiques éducatives ».

Le dossier est ouvert par une riche introduction[12] qui procède à un examen des définitions possibles des privatisations, de la marchandisation, de l’individualisation, et souligne deux enjeux majeurs : l’enjeu éducatif et l’enjeu démocratique. Thierry Chevallier et Xavier Pons en appellent à « faire preuve rapidement d’imagination institutionnelle pour que la promotion de la liberté de et dans l’éducation ne se traduise pas, ce qui serait un comble bien dramatique, par un recul de la démocratie ».

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[1] Revue internationale d’éducation de Sèvres, n° 82, FEI, décembre 2019, https://journals.openedition.org/ries/8837

[2] C Lubienski, T Jameson Brewer, Jin Ah Kim, « Privatisation et logique marchande dans l’éducation aux Etats-Unis »

[3] L Lundhal, « L’éducation en Suède, un secteur d’activité rentable »

[4] A West, « La privatisation de l’éducation dans le système scolaire anglais »

[5] M Samson, « privatisation et évolution du paysage éducatif indien »

[6] C Beliel « La privatisation pa le marché dans l’éducation chilienne : concepts, politiques et conséquences »

[7] Z-T Goin Bi, N C Koutou, « De la privatisation à la marchandisation de l’éducation en Côte d’Ivoire »

[8] M Bray, Wai Zhang, « une privatisation par défaut : expansion et enjeu du soutien scolaire privé en Asie »

[9] C Fondevila, A Verger, « un examen des stratégies d’influence politique du secteur privé sur l’éducation »

[10] P Bongrand, « Dilemmes et défis de l’Etat éducateur face au développement de l’instruction en famille en France »

[11] B Plumelle, « Références bibliographiques »

[12] T Chevallier, X Pons, « Les privatisations de l’éducation : formes et enjeux »

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