Espaces scolaire, public, privé : quelles porosités, quelles frontières ?


« Connaître la distinction entre sphères professionnelle, publique et privée, » fait partie des connaissances indispensables aux compétences sociales et civiques pour vivre en société telles que les définit le socle commun de connaissances et de compétences[1].

Traditionnellement, on oppose l’espace public, espace de vie collective comme la place publique, à deux types d’espaces. L’espace privé, où une clôture doit être franchie (porte, grille, accès) et où l'anonymat doit être levé sauf exception, tels le domicile, le siège social, l'entreprise. Les espaces où une clôture doit être franchie (porte, grille, accès, ...) qui accueillent le public anonyme sous condition (prix d'entrée, règlement d'ordre intérieur, ..), dénommés en Belgique lieux publics tels que cafés et restaurants, théâtres, parc d'attraction, centre commercial, centre culturel, etc. Les comportements sécuritaires et l'évolution récente des lois peuvent abolir cet anonymat.

L’établissement scolaire constitue, par rapport à ces trois espaces, un quart lieu.

On lit, par exemple, dans le règlement intérieur d’un lycée : « Seuls les élèves et les membres du personnel sont autorisés à  pénétrer dans l'établissement. Toute personne étrangère doit se faire connaître à  l'accueil. Le séjour dans les salles est soumis à  l'autorisation des personnels de direction, d'enseignement, d'éducation ou de surveillance. L'accès à  la salle des professeurs est interdit aux élèves. » Ainsi, le règlement intérieur de l’établissement, qui s’applique à tous, fait que des comportements admis dans la sphère publique ou dans la sphère privée ne le sont pas à l’intérieur et aux abords de l’établissement scolaire.

L’application du principe de laïcité y prend, par exemple, un caractère nettement plus exigeant que dans l’espace public. Les personnels des établissements scolaires, comme tous les fonctionnaires, ne doivent porter aucun signe, même discret, d’appartenance religieuse ou associative. La loi n°2004-228 du 15 mars 2004[2] encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics, stipule que « dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. ». On sait qu’il leur est loisible de le faire dans l’espace public comme dans l’espace privé. Dans le respect du principe de neutralité commerciale, la publicité est proscrite au sein des établissements scolaires, alors qu’elle est présente dans l’espace public. Cette exigence de l’école publique est posée comme la condition même d’une ouverture de chacun des élèves aux autres, du dépassement d’une identité familiale dans une identité plus large, la communauté scolaire, préfiguration de la communauté des citoyens.

L’établissement scolaire est, en effet, un espace d’éducation et de formation, aux finalités distinctes de l’espace public, des lieux publics comme de l’espace privé. Si l’établissement scolaire s’ouvre davantage au monde extérieur et à la vie sociale qu’il ne le faisait, il n’en demeure pas moins étranger à toute continuité entre le dehors et le dedans. On ne s’exprime pas, on ne se tient pas à l’école comme on peut le faire chez soi, à la plage ou dans la rue : on porte une tenue correcte, on parle une langue correcte, on a un comportement correct. Si cette distinction était abolie, on pourrait redouter la fin de l’Ecole, comme le soulignait Régis Debray, en 2009, dans Le moment fraternité : « Devenus lieux de vie, privés de cour intérieure, ouverts aux journaux, aux marques, aux témoins de la société civile, lycées et collèges peinent à garder leurs sas, murs et portails (sinon de sécurité). N’importe qui peut entrer et sortir, à moto ou en patin à roulettes, et éventuellement tabasser le proviseur. Remise à niveau, l’école a perdu son statut de lieu à part, ou s’apprend, à l’écart des familles, la citoyenneté républicaine »[3].

La profonde transformation du temps et de l’espace scolaires, avec le développement des espaces numériques de travail, pourrait contribuer à abolir la perception de l’école comme lieu à part. Et ce d’autant plus qu’avec ces espaces, le travail scolaire, l’échange avec les enseignants, peut se faire  à distance, depuis son espace privé, alors qu’en même temps l’élève, chez lui est de fait en situation scolaire.

Les élèves peuvent être tentés d’utiliser leur blog ou les réseaux sociaux, sur lesquels ils interviennent depuis l’espace privé de leur chambre ou de leur bureau, comme ils pourraient, dans le même espace privé, écrire dans un journal intime. Or, l’espace numérique de la Toile mondiale constitue un espace public, et, par conséquent, les écrits, les photographies ou les vidéos privés qui y figurent sont publiés, et deviennent donc publics. Ils sont alors soumis aux règles et aux lois qui régissent toutes les publications. Injurier un professeur dans un journal intime qui ne sort pas de la sphère privée ne prête pas à conséquence juridique, l’injurier sur la Toile constitue un délit. Il importe donc qu’à l’école on apprenne aussi à bien distinguer ce qui relève de l’espace public et de l’espace privé,

Une question récurrente est emblématique de la difficulté de école à définir la spécificité de son espace par rapport à l’espace public et à l’espace privé : celle de la tenue vestimentaire des élèves. Souvent, pour ce qui est de la tenue, on en reste, dans les règlements intérieurs des établissements scolaires, à l’implicite confortable de la tenue correcte exigée. Envisage-t-on la même chose lorsqu’on parle d’«une tenue correcte » comme élève, comme parent, comme assistant d’éducation, comme professeur, comme personnel de direction ? Et tous les élèves, parents, assistants d’éducation, professeurs, personnels de direction entendent-ils la même chose par « tenue correcte » ? Assurément non.

Une solution radicale est souvent évoquée : celle de l’uniforme, ou, plus souple, celle de la tenue d’établissement qui permettrait de régler le problème, en garantissant en outre le moyen d’échapper à la dictature des marques. Dans certains cas, ce type de réponse peut s’imposer compte tenu de la nature de l’établissement : lycée hôtelier, militaire, par exemple. Mais, dans la plupart des autres, cette solution renvoie à l’uchronie d’un retour à « l’école des anciens francs »[4], quand écoliers, collégiens et lycéens acceptaient de porter la blouse ou le tablier, contrainte qui a été progressivement levée au fil des années soixante-dix du siècle dernier, parce que ni les élèves ni leurs parents n’acceptaient plus de jouer le jeu de l’ordre scolaire et que les personnels chargés de le faire respecter n’en étaient plus eux-mêmes convaincus.

De plus, cette forme d’imposition est-elle compatible avec les objectifs éducatifs de formation qui sont ceux de l’école en ce domaine ? De quoi s’agit-il, en effet, sinon d’apprendre aux élèves la maîtrise des codes vestimentaires, variables selon les époques, les lieux et les milieux, qui font que l’on ne se vêt pas pour venir à l’école comme on peut se vêtir pour rester chez soi ou sortir dans la rue ou aller à faire du sport. De la même façon qu’on en se vêtira pas non plus de la même façon, une fois établi dans un métier, pour aller au travail ou partir en vacances.

Trop souvent, dans les collèges et les lycées,  on reste sur cette question dans une forme de non dit, jusqu’à ce que, lorsque les chaleurs estivales arrivent, on réagisse tout à coup parce que trop d’élèves s’habillent « comme pour aller à la plage ». On ne prend pas alors le temps de la consultation des élèves, de l’information et de l’écoute des parents, une note de service instaure du jour au lendemain  un contrôle strict qui se traduit souvent par des manifestations vestimentaires de solidarité avec les exclues et exclus pour tenue incorrecte, et par l’incompréhension des parents.

L’apprentissage des contraintes de l’espace public (règles et principes de la communication par exemple) est indispensable. Mais celui de codes qui ne ressortissent pas de textes réglementaires précis, comme les codes vestimentaires, l’est aussi. Aucun règlement intérieur ne pourra exhaustivement citer ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, en matière vestimentaire, sans attenter à la liberté des élèves et des parents, comme des personnels. Le choix ne peut donc être strictement réglementaire, il passe heureusement par un travail éducatif patient et continu de dialogue des personnels avec les élèves et leurs familles. 

 


[1] http://www.education.gouv.fr/cid2770/le-socle-commun-de-connaissances-et-de-competences.html

Le projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école prévoit son évolution en socle commun de connaissances, de compétences et de culture

[2] http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000417977&dateTexte=&categorieLien=id

 

[3] Debray, Régis, Le moment fraternité, Gallimard, 2009, page 52

[4] Le recteur Daniel Bloch caractérisait ainsi, à la fin des années quatre-vingt-dix, l’approche nostalgique des Français à l’égard de l’école : alors que se préparait l’école de l’euro, ils pensaient toujours l’école en anciens francs.

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