L’enseignement des langues anciennes selon Condorcet : un autre point de vue républicain ?

A l’heure où la réforme du collège 2016 mobilise une forte opposition réunissant Xavier Darcos et Régis Debray [1] dans l’amour partagé du latin et grec, il n’est pas inutile de revenir à ce que  le fondateur de l’instruction publique de notre première République, Condorcet, écrit de l’enseignement des langues anciennes dans son second mémoire sur l’instruction publique[2].

A l’heure où la réforme du collège 2016 mobilise une forte opposition réunissant Xavier Darcos et Régis Debray [1] dans l’amour partagé du latin et grec, il n’est pas inutile de revenir à ce que  le fondateur de l’instruction publique de notre première République, Condorcet, écrit de l’enseignement des langues anciennes dans son second mémoire sur l’instruction publique[2]. Il traite de cette question à propos  du troisième degré de l’instruction publique. Le premier dure quatre ans, le second cinq à six ans, et le troisième quatre ans. Sont donc concernés des élèves de 15 à 19 ans, correspondant plus à nos lycéens qu’à nos actuels collégiens.

Il est frappant d’abord de constater que Condorcet ne prévoit pas l’enseignement des langues anciennes pour les élèves d’âge collégien. Intéressant ensuite de lire ce qu’il en dit pour le troisième degré d’instruction. Cela n'a rien à ses yeux d'obligatoire, puisqu'il emploie l'irréel : « si on voulait y joindre l'enseignement de quelques langues anciennes... ». On retiendra son interrogation : comment l'enseignement des langues anciennes serait-il une partie essentielle de l'instruction générale ? Selon lui, cet enseignement relèverait plus d'enseignements libres que de l'instruction proposée à tous. On le cite ici in extenso, sans commentaire.

 

De l'enseignement des langues anciennes.

 

Si on voulait y joindre l'enseignement de quelques langues anciennes, du latin et du grec, par exemple, un seul professeur suffirait pour ces deux langues, dont le cours serait de deux ans. Dans une instruction destinée par la puissance publique à la généralité des citoyens, on doit se contenter de mettre les élèves en état d'entendre les ouvrages les plus faciles écrits dans ces langues, afin qu'ils puissent ensuite s'y perfectionner eux-mêmes, s'ils veulent en faire l'objet particulier de leurs études. Cependant, si les esprits ont renoncé au joug de l'autorité, si désormais on doit croire ce qui est prouvé, et non ce qu'ont pensé autrefois les docteurs d'un autre pays ; si l'on doit se conduire d'après la raison, et non d'après les préceptes ou l'exemple des anciens peuples ; si les lois, devenant l'expression de la volonté générale, qui, elle-même, doit être le résultat de lumières communes, ne sont plus les conséquences de lois établies jadis pour des hommes qui avaient d'autres idées ou d'autres besoins, comment l'enseignement des langues anciennes serait-il une partie essentielle de l'instruction générale ? Elles sont utiles, dira-t-on, aux savants, à ceux qui se destinent à certaines professions ; c'est donc à cette partie de l'instruction qu'elles doivent être renvoyées. Le goût, ajoutera-t-on, se forme par l'étude des grands modèles ; mais le goût, porté à ce degré où l'on a besoin de comparer les productions des différents siècles et des langues diverses, ne peut être un objet important pour une nation entière. Je demanderai ensuite si la raison des jeunes élèves sera formée assez pour distinguer, dans ces grands modèles, les erreurs qui s'y trouvent mêlées à un petit nombre de vérités, pour séparer ce qui appartient à leurs préjugés et à leurs habitudes, pour les juger eux-mêmes au lieu d'adopter leurs jugements. je demanderai si le danger de s'égarer à leur suite, de prendre auprès d'eux des sentiments qui ne conviennent ni à nos lumières, ni à nos institutions, ni à nos mœurs, ne doit pas l'emporter sur l'inconvénient de ne pas connaître leurs beautés. D'ailleurs, l'instruction publique que l'on propose ici n'est pas exclusive ; loin d'empêcher que d'autres maîtres ne s'établissent pour enseigner ce qu'elle ne renferme pas, soit dans l'intérieur des maisons d'institution, soit dans des classes publiques, on doit au contraire applaudir à ces enseignements libres. Ils sont, d'ailleurs, le moyen de corriger les vices de l'instruction établie, de suppléer à son imperfection, de soutenir le zèle des maîtres par la concurrence, de soumettre la puissance publique à la censure de la raison des hommes éclairés. Ainsi, n'excluant rien de ce que les parents veulent faire apprendre, elle doit borner aux connaissances les plus directement, les plus généralement utiles, l'enseignement qu'elle a revêtu en quelque sorte d'une sanction nationale.

 


[1]
La liste des signataires d’un appel intitulé Le projet de Mme Vallaud-Belkacem entérine la mort du latin et du grec se trouve sur www.sitealle.com 

[2]
CONDORCET, Marquis de Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, Cinq mémoires sur l’instruction publique, 1791

 

 

 

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