Valeurs à l’école : la fraternité dans tous les apprentissages ?

En pleine opération « Fraternité générale ! », on peut se demander comment la culture de la fraternité s’acquiert à l’école. Les travaux du séminaire de l’inspection générale -Valeurs de la République et laïcité-, tenu en 2015, apportent de précieux éléments de réponse.

Du 2 au 10 novembre, l’association Fraternité générale ! souhaite exprimer à travers de multiples actions « l'impératif de la fraternité, du respect de l'autre, de la main tendue et du partage». Le ministère de l’éducation nationale a inscrit cette opération à son agenda[1].

C’est l’occasion de revenir sur les travaux du séminaire des doyens de l’inspection générale, tenu en avril 2015, réuni sur le thème Valeurs de la République et laïcité[2].  Le doyen de chaque groupe disciplinaire ou de spécialité y apporte une contribution : on  trouve donc dans ce rapport une unité de préoccupation enrichie de la diversité des points de vue et des éclairages apportés. On choisira dans ce billet la fraternité comme fil conducteur.

Comme le rappelle Didier Vin-Datiche, doyen du groupe établissements et vie scolaire, dans sa contribution, il faut prendre en compte un contexte tendu. Ambition d’égalité et de climat fraternel d’une part et réalités scolaires d’autre part sont en réelle tension et cette tension menace le modèle républicain. Il questionne donc : « Comment prendre la «décision de fraternité»? Comment faire vivre cette valeur elle-même pour mieux la transmettre ? » Et il indique quelques directions d’action : « Il en est ainsi de l’égalité de traitement des élèves (égalité de droits et de dignité), de l’installation dans les classes et dans les établissements d’un climat scolaire marqué par la fraternité par exemple en favorisant la coopération entre élèves (travail de groupe ou autre) introduite expressément dans la loi d’orientation de 2013 ».

Le groupe éducation physique et sportive souligne que «la fraternité ou solidarité renvoie à la tension entre le collectif (identique) et l’individu (singulier), et interroge aujourd’hui la notion de « vivre ensemble ». Celle-ci peut être caractérisée par le fait de rassembler des individus différents autour d’une identité commune qui respecte les différences et refuse les préjugés et les discriminations».

Le groupe enseignement primaire, observe pour sa part : « quant à la fraternité, c’est la composante la moins référée explicitement, et donc la plus difficile à expliquer sinon que «tous les hommes sont frères », expression très utilisée sous la Révolution (« salut et fraternité »)».

Cette tension et cette difficulté relatives à la fraternité reçoivent de divers groupes des réponses complémentaires.

Le groupe histoire et géographie, associe pour sa part, « valeurs de solidarité (intra et intergénérationnelles, entre les territoires), (et) de fraternité ».

Le groupe sciences et technologies du vivant et de la terre fait apparaître une typologie : la fraternité, contexte de développement de l’individu (biologie), la fraternité entre les contemporains (santé), la fraternité intergénérationnelle (environnement).

Le groupe enseignements et éducation artistique rappelle notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et son article 1 : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Il met l’accent sur le dialogue et la complexité : « À travers l’éducation artistique, c’est bien une éducation à la complexité des valeurs qui est en jeu, complexité qui peut opposer patrimoine et création, théorie et pratique, culture des uns et culture des autres... Dès lors, des tensions apparaissent dans la sphère des convictions individuelles et intimes. Et l’un des objectifs de l’éducation artistique vise justement à s’en défaire positivement – ne pas en être prisonnier – au bénéfice de la construction d’un rapport collectif et partagé aux œuvres et à la création. Il s’agit d’apprendre à relativiser les seuls repères personnels (qui s’apparentent parfois à des croyances ou des stéréotypes), de tenir à distance à la fois leur pouvoir à produire de l’exclusion de l’autre, en l’occurrence cet autre qu’incarne une œuvre dans sa singularité, et leur capacité à fermer ainsi un accès à de l’altérité».  La pratique musicale et chorale est donnée en exemple : « quel que soit le niveau d’excellence visé, la pratique musicale collective à l’École repose sur des valeurs intangibles. Solidarité, partage, responsabilité, respect mutuel : l’utopie fédératrice est bien de dépasser les problématiques individuelles, connues et identifiées, pour parvenir à une identité collective, artistique en l’espèce, indiscutable. Engagement d’un côté, abnégation de l’autre : le travail du professeur est d’entretenir auprès de chacun un juste équilibre entre chaque volonté individuelle (base de l’engagement de l’élève) et une exigence collective (condition de l’œuvre, de sa création ou de son interprétation) et mettre cet équilibre toujours fragile au service d’un projet artistique tributaire pour une large partie du respect des règles langagières qui l’organise ».

Pour le groupe philosophie, « « Liberté », « égalité », « fraternité », « laïcité » ne sont pas des sémantèmes univoques, ce sont des réseaux de discours et de conflits, d’abord intellectuels, parfois politiques et sociaux – un critère aisé de compréhension de cette conflictualité étant celui, pérennisé par Pascal (à partir de Montaigne) : « vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Or si la conflictualité est une caractéristique fondamentale des valeurs, il en résulte nécessairement qu’elles ne sont pas spontanément harmonisables, voire qu’elles sont constitutivement dysharmoniques ou dysphoniques. Il ne saurait dès lors y avoir un système unifié des « valeurs de la République », sinon par une commodité formelle et pour aller vite, quand l’action le requiert. Une approche philosophique des valeurs porte, au rebours, sur les hésitations, les définitions souvent équivoques, les soubassements sémantiques ou pratiques dont tout système axiologique n’est qu’un état provisoire ou métastable». Aussi, « avec les «humanités classiques», la discipline «philosophie » apparaît parfois comme un rempart – relativement fragile – contre la tentation d’une fuite en avant dans l’idéologie du vivre ensemble et dans sa technologie, comme si la fraternité, par exemple, constituait une obligation pouvant être modélisée, instituée et transmise par les canaux informationnels de la société civile, parmi lesquels l’école, simple lieu de diffusion de consignes de vie».

On trouve dans ces approches des éléments utiles. Loin d’être une inculcation d’un « catéchisme républicain », ou d’être abordée uniquement au cours d’opérations menées à la marge des enseignements, l’éducation aux valeurs, et notamment à la fraternité, se fait au travers de tous les apprentissages, dans une approche critique et pluraliste, ne faisant pas silence sur les dissonances possibles. Elle passe par le débat argumenté, « la pratique de l'interprétation» évoquée par le groupe de lettres, le fait de « débattre, respecter, coopérer » préconisé par  le groupe physique-chimie, « des pratiques pédagogiques favorisant l’engagement et la solidarité » évoquées par le groupe économie et gestion, « des méthodes pédagogiques et didactiques qui favorisent l’apprentissage à l’exercice de la Citoyenneté » en sciences économiques et sociales. Comme l’indique le groupe langues vivantes, c’est « dans ses contenus » et « à travers ses démarches » que cet enseignement contribue comme les autres à l’appréhension des valeurs de la République. Le groupe de mathématiques montre, par exemple, au travers du paradoxe de Condorcet et du théorème de Arrow (Nobel d’économie 1972), combien cet enseignement peut contribuer à la réflexion sur les modalités d’élection : « tout système de vote, quelles qu’en soient les modalités, peut produire des paradoxes soit dans le résultat soit lors du dépouillement. Tout cela peut être expérimenté par les élèves, par exemple à l’occasion de l’élection des délégués ! »

C’est au cœur même de l’action pédagogique d’enseignement que se joue au quotidien l’acquisition d’une culture de la fraternité. Pour les enseignants, qui peuvent avoir le sentiment d’être écartelés entre d’innombrables injonctions, la transmission des valeurs, et notamment de la fraternité,  ne constitue pas une tâche supplémentaire, mais s’inscrit pleinement dans l’exercice de leur enseignement. Pour les élèves, le sens des valeurs se construit au travers des multiples méthodes dans la diversité des disciplines, et dans la confrontation des approches dans un cadre interdisciplinaire. Ce travail permet de conforter engagement individuel et exigence collective.

On trouve ici une illustration supplémentaire de l’interpénétration du pédagogique et de l’éducatif, bien loin des oppositions binaires cherchant à distinguer pour les juxtaposer –sinon les opposer-, enseignement et éducation.


[1] http://www.education.gouv.fr/cid106227/fraternite-generale.html

[2] http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/51/3/IGEN_seminaire-doyens-avril2015-valeurs-republique-laicite_634513.pdf

 

 

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