Education nationale: la pyramide inversée de la confiance

Désormais, face à un commandement descendant, c’est dans les établissements que se joue, dans la concertation, une mise en œuvre optimisée des recommandations et instructions ministérielles. Si le ministère pense encore gouverner les établissements scolaires, ceux-ci entrent progressivement dans un régime de gouvernance démocratique.

Le sondage FSU-IPSOS réalisé en novembre et publié le 1er décembre[1] apporte un éclairage intéressant sur la manière dont les éducateurs (personnels enseignants, autres personnels, parents) accordent leur confiance à la hiérarchie éducative.

A propos de l’impact de la pandémie COVID-19, la satisfaction des personnels dans leur ensemble est largement majoritaire  à l’égard des enseignants et à l’égard des chefs d’établissements et inspecteurs : respectivement, 84 et 67% de satisfaits. En revanche, le taux de satisfaction tombe à 29% envers le ministère. Chez les parents, la tendance est identique : 75 et 73% de satisfaction à l’égard des enseignants d’une part, des chefs d’établissement et inspecteurs d’autre part, mais 45% à l’égard du ministère.

On peut se demander, quand 66% des personnels affirment que depuis trois ans les relations avec leur hiérarchie n’ont pas changé, contre 15% qui jugent qu’elles se sont améliorées et 19% qu’elles se sont dégradées, quelle est la part respective de la hiérarchie de proximité et du ministère dans cette stabilité comme dans ces évolutions. On peut regretter que le sondage n’ait pas discriminé, par exemple, chefs d’établissements et inspecteurs d’une part, ministère d’autre part. Mais une autre donnée permet de mesurer l’tat de la relation avec les hiérarchies de proximité. A la question demandant ce qui rend le plus difficile l’exercice de leur métier, seulement 7% des enseignants désignent en premier les relations avec cette hiérarchie de proximité et 8% le nombre de réunions dans l’établissement,  contre 46% privilégiant les effectifs des classes, 25% les différences de niveaux au sein des classes, 14% le niveau des élèves. Cela incite à minorer la part de la hiérarchie de proximité sur la dégradation des relations par rapport à celle de la hiérarchie distante.

Le sondage questionne également les personnels et les parents sur ce qui leur paraît important ou essentiel : l’autonomie pédagogique des enseignants, ou la mise en œuvre par eux des recommandations de la hiérarchie et des experts. Là encore, on peut regretter que ne soient pas distinguées recommandations des experts et de la hiérarchie. L’autonomie pédagogique recueille 98 et 94% chez les personnels et les parents, contre 77 et 92% pour la mise en en œuvre des recommandations.

Il faudrait sans doute éclairer ce que cet écart exprime : idéalement, en effet, il ne devrait pas y avoir de décalage, la mise en oeuvre des recommandations allant de pair avec la liberté pédagogique. Le témoignage d’un enseignant de lycée permet d’éclairer cet écart.

Parlant de la réforme du lycée, il écrit : « L'histoire de cette réforme est proprement stupéfiante (au moins ce que j'en connais) : imposée aux forceps, contre toutes les instances consultatives elle a mis tout le monde sous pression sans qu'on comprenne jamais sa finalité (mis à part peut-être avec des épreuves de bac désormais raccords avec le calendrier de Parcoursup, et encore !).

J'enseigne pour ma part trois thèmes de spécialité HGGPSP en première (sur 5) et la totalité de la même spécialité en terminale. Un programme absolument passionnant mais mal fichu, beaucoup trop lourd pour les élèves qui n'ont absolument pas le temps de se l'approprier et qui risque d'aboutir très vite (mais sans que cela soit admis par l'institution de plus en plus autiste) à un désastre maquillé coûte que coûte par les fameuses commissions d'harmonisation et autres prévisibles cautères posés sur la jambe de bois du nouveau bac (mais au prix de quel mal-être pour des professeurs chargés de  cautionner ce qu'ils ont dénoncé dès le départ, au prix de quel  désenchantement pour les élèves). Il ne faut pas trop s'y tromper. Le professeur vit bien, quand il n'est pas en burn-out ou (et cela aide) qu'il dispose d'un encadrement intelligent : proviseur et adjoint. Les équipes jouent un rôle d'amortisseur, jusqu'à preuve du contraire ». 

Ce témoignage éclaire, à sa manière, le rôle capital des équipes de direction pour permettre aux enseignants et aux personnels de travailler dans les meilleures conditions possibles, quelles que soient par ailleurs les contraintes parfois très discutables des programmes et des examens, qui bornent, voire étouffent parfois, leur créativité pédagogique.

On voit donc se dessiner, à travers ce sondage et ce témoignage, une sorte de césure entre ce qui se joue dans l’établissement où peut exister un esprit de confiance et de responsabilité partagées entre personnels et direction, et ce qui se joue entre cette unité de base et le sommet de la pyramide, qui confine parfois à l’incompréhension, tant le sommet semble méconnaître la base. N’y aurait-il pas là une perspective de fragilisation de la chaîne de commandement bureaucratique, les ordres descendant du ministère jusqu’au chef d’établissement pour exécution par les enseignants ? Désormais, il appartiendrait aux collectifs locaux, aux organisations apprenantes de terrain de mettre en œuvre, dans la concertation, des directives, injonctions venues d’en haut, dont ils chercheraient à tirer le meilleur en amortissant les effets potentiellement négatifs sur les apprentissages des élèves.

L’école de la confiance existe, à la base, et c’est ce qui fait que l’ensemble tient, face aux difficultés multiples ; mais il serait temps de penser à la reconstruire entre le terrain et le ministère.

__________________________________________________________________________________

[1] https://fsu.fr/le-sondage-fsu-qui-confirme-le-rejet-de-la-politique-du-ministre-de-leducation-nationale/

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.