Nouveaux enseignants et numérique : même pas peur ?

Le travail de trois chercheures sur les représentations du numérique chez les jeunes enseignants éclaire le paradoxe éducatif français et donne des perspectives pour le dépasser.

A observer la manière dont on tend parfois à privilégier dans l’éducation nationale l’interdiction d’usage des terminaux mobiles personnels[1], la lutte contre les infox et le complotisme, la radicalisation provoquée par les réseaux sociaux[2], le harcèlement notamment numérique[3], on pourrait craindre que les risques et les dangers liés au numérique tendent à prendre le pas sur une approche éducative plus large, soucieuse de faire acquérir aux élèves une culture numérique humaniste et non pas simplement de les mettre en garde contre des dangers.

Trois chercheures ont publié dans le numéro 15 de la Revue française des sciences de l’information et de la communication un article présentant les résultats de leur recherche sur les usages numériques des nouveaux enseignants et leur perception des risques[4]. Cette enquête permet de dégager les représentations que les jeunes enseignants se font du numérique et de leur rôle dans ce domaine auprès des élèves, en les mettant en rapport avec les attentes institutionnelles à cet égard.

Dans leur vie privée les enseignants débutants sont de gros utilisateurs du numérique, 86,3% d’entre eux y consacrent plus d’une heure et demie par jour en recherche d’information, communication, lecture en ligne, utilisation des réseaux sociaux, écoute de musique notamment. Les auteures observent que « la dialectique des usages privés et en contexte scolaire est ici confirmée. On observe par exemple que la quasi-totalité des enseignants (99,10 %) faisant usage des réseaux sociaux à l’école les utilisent aussi dans leur vie privée, et que 91,7 % de ceux qui déclarent pratiquer l’écriture sur des blogs ou dans des wikis avec les élèves la pratiquent également dans leur vie privée. Ainsi l’expérience personnelle des enseignants avec les outils numériques semble favoriser des usages pédagogiques en classe ». Inversement, « ceux qui déclarent ne pas utiliser internet quotidiennement sont également ceux qui ne forment jamais les élèves au numérique. Cela peut s’expliquer par un sentiment d’expertise plus faible chez ces usagers peu familiers d’internet ou par un militantisme contre le recours aux technologies chez certains ».

Les enseignants portent aussi un discours sur les dangers du numérique, et les auteures notent qu’ils n’en ont pas la même représentation pour eux-mêmes et pour leurs élèves. Pour eux-mêmes, ils redoutent principalement « les risques techniques (66,20 %), éthiques et juridiques (55,80 %), et informationnels (54,70 %) », alors que pour leurs élèves ils mettent en avant « les risques psycho-sociaux (69,95 %), informationnels (70,75 %) et techniques (62,80 %) ». A leurs yeux, la vulnérabilité des élèves est plus grande que la leur. Mais certains font leur lien entre vulnérabilité des élèves et la leur propre, pour ce qui concerne la tendance à moins utiliser leur réflexion personnelle. Une professeure résume sa perception du danger dans la formule « ça nous échappe, ça leur échappe, ça échappe aux parents, ça échappe à tout le monde ».

La conscience du danger peut avoir deux effets contraires : elle peut inciter à former les élèves, tant l’accès à une culture numérique humaniste paraît vitale, ou à exclure le numérique des activités d’un enseignement centré sur la didactique de la discipline.

Ressortent également des entretiens avec les enseignants une demande forte de formation et d’échanges de pratiques avec leurs collègues plutôt que de prescriptions institutionnelles. Les auteures pensent qu’un axe de travail fécond serait qu’ils « fassent avec et non contre les pratiquesnumériques personnelles des élèves, en se considérant avec eux au sein d’une communauté d’apprentissage ».

Pour avoir coordonné récemment deux dossiers de la Revue internationale d’éducation, l’un avec Bernard Cornu consacré à pédagogie et révolution numérique[5], l’autre avec Pascal Rayou consacré aux enseignants débutants[6], je suis sensible, dans cette étude, à ce qu’elle confirme des « incertitudes porteuses » que nous avions relevées chez les enseignants débutants et de la question vive posée par le numérique à une tradition d’enseignement des humanités d’où la dimension numérique est absente. Sensible aussi au fait que les prétendus « digital natives » de Mark Prensky sont plus une construction de l’esprit qu’une réalité, tant l’attitude par rapport au numérique varie au sein de cette nouvelle génération d’enseignants qui compte aussi des « digital immigrants[7] ».

Le ministère, actuellement empêtré dans le paradoxe d’une loi qui proscrit l’usage des outils numériques personnels et d’une expérimentation AVEC qui incité à faire utiliser les outils numériques personnels des élèves en classe[8], sera-t-il en mesure d’accompagner solidement d'"un signal clair" le passage du "faire contre" ou "faire sans" au "faire avec" ?

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid133075/adoption-de-la-loi-interdisant-l-utilisation-du-telephone-portable-dans-les-etablissements-scolaires-des-la-rentree-2018.html

[2]https://www.reseau-canope.fr/je-dessine/radicalisation-complotisme-et-reseaux-sociaux-comment-en-parler-sans-danger.html

[3]« C’est pourquoi, cette année, nous avons particulièrement insisté sur le cyberharcèlement et que, par la mesure d’interdiction du portable au collège, ainsi que par la montée en puissance de l’éducation aux médias, nous envoyons un signal clair pour un usage réfléchi et raisonné des réseaux sociaux » écrit le ministre de l’éducation nationale le 8 novembre, à l’occasion de la journée nationale de lutte contre le harcèlement.

http://www.education.gouv.fr/cid135779/jeudi-novembre-2018-journee-nationale-lutte-contre-toutes-les-formes-harcelement.html

[4]Camille Capelle, Anne Cordier et Anne Lehmans, « Usages numériques en éducation : l’influence de la perception des risques par les enseignants »,Revue française des sciences de l’information et de la communication, n° 15, 2018 https://journals.openedition.org/rfsic/5011

[5]http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/pedagogie-et-revolution-numerique

[6]http://www.ciep.fr/revue-internationale-deducation-sevres/les-enseignants-debutants

[7]Marc Prensky, Digital Natives, digital immigrants, 2001

https://www.marcprensky.com/writing/Prensky - Digital Natives, Digital Immigrants - Part1.pdf

[8]http://eduscol.education.fr/cid128686/guide-des-projets-pedagogiques-s-appuyant-sur-le-byod-avec.html

 

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