Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
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Billet de blog 8 mars 2020

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Consultation des professeur.e.s: figures libres ou imposées?

Par delà sa méthodologie discutable, la consultation des professeur.e.s sur leur métier au 21e siècle est révélatrice par ses non-dits des limites fixées à la réflexion sur le métier. Consulterait-on pour que rien ne change sur le fond ?

Jean-Pierre Veran
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La consultation des professeur.e.s lancée par le ministre de l’éducation nationale et la jeunesse sur leur métier au 21e siècle a suscité de vives critiques sur la forme méthodologique plus que sur le fond. Pour s’en tenir club de Médiapart, dès le 4 mars Pascale Fourier a publié un billet intitulé Education Nationale: le questionnaire-enseignants ouvert à tous![1], suscitant des dizaines de commentaires et de recommandations.

Et il est vrai que  le fait que « la consultation de ses personnels enseignants (soit) ouverte à tous », qu’ «  enseignants ou pas, tout le monde (puisse) participer, une seule fois ou plusieurs » peut amener à conclure qu’il s’agit d’ « une mascarade sans aucune validité ».

Mais Pascale Fourier nous incite à nous intéresser au contenu du questionnaire lui-même, en en donnant une version « in extenso remis en page, pour qui voudrait en faire l'analyse ». Nous l'en remercions et nous y essayons dans ce billet.

Ce qui est frappant, dans les questions ouvertes comme dans les questions fermées, c’est que la question de la définition du métier d’enseignant.e n’est jamais posée dans toute son étendue.

Parmi les questions ouvertes, une seule, la 8,  demande aux participants « Quels sont pour vous les mots qui qualifient le mieux votre métier ? » Il y a dans la formulation même de la question une réduction de la possibilité de poser les termes d’une réflexion sur le métier et son avenir dans une société profondément transformée par rapport aux siècles passés : société de la mondialisation économique, sanitaire,  technologique, de la marchandisation de l’éducation et de l’information.

Les questions fermées ne laissent d’autre latitude aux répondant.e.s que de répondre  à la question 12 par Oui tout à fait / Oui plutôt /Non plutôt pas /Non pas du tout à une question sur « les missions confiées » en termes de conformité aux attentes. La question 16 permet de choisir, pour définir « le cœur de votre métier », deux items dans la liste suivante :

  • La transmission des savoirs et des compétences
  • ▪  Le maintien de la discipline en classe
  • ▪  La relation avec les autres enseignants
  • ▪  Le suivi des travaux des élèves (correction de copies, etc.)
  • ▪  L’accompagnement pédagogique des élèves
  • ▪  La participation à la vie de l’école et de l’établissement
  • ▪  La relation avec les parents d’élèves
  • ▪  La préparation des cours
  • ▪  L’accompagnement des élèves en difficulté sociale
  • ▪  L’orientation des élèves
  • ▪  L’accompagnement des élèves en difficulté scolaire
  • ▪  La relation avec la hiérarchie
  • ▪  Les démarches et procédures administratives

On observera les points aveugles de cette énumération : la classe, les cours, sont les seules figures d'exercice du métier envisagées, comme si l'un des enjeux, au 21e siècle, n'était pas de sortir de ce cadre contraignant pour donner toute leur place à d'autres configurations, et aux parcours  de chaque élève.

Logiquement, la question suivante (21) « Aujourd’hui, avez-vous l’impression de pouvoir consacrer suffisamment de temps à votre cœur de métier ? »  appelle à choisir les réponses entre « Oui tout à fait / Oui plutôt / Non plutôt pas / Non pas du tout ».

Les questions 22 à 25 sont intéressantes parce qu’elles invitent les répondants à s’exprimer sur le caractère « Tout à fait suffisants / Plutôt suffisants /Plutôt insuffisants /Tout à fait insuffisants » des « outils dont vous disposez sont suffisants pour réaliser correctement votre travail ». la liste fermée des outils est la suivante :

Les outils numériques (tableau interactif, ordinateurs...)
Les ressources pédagogiques (supports pédagogiques, livres, guides, programmes...)
Les outils matériels (locaux, fournitures, équipements matériels de labos et d’ateliers...)
Les outils administratifs (logiciels de gestion des absences et de gestion de carrière, mise à disposition des textes législatifs, cahiers de textes électroniques, ENT...)

On notera ici l’absence de référence à l’emploi du temps des élèves et des professeurs, à l’organisation des classes, comme si ces éléments n’étaient pas déterminants dans l’exercice du métier, et ne constituaient pas des obstacles éventuels à la mise en œuvre d’une autre forme d’enseignement et d'apprentissage. Tout se passe comme si la forme scolaire qui se caractérise notamment par le système  « un.e prof, une discipline, une classe, une heure » était définitivement intouchable.

La question 32 confirme la fermeture de l’approche du questionnaire. A la question « Sur quels thèmes souhaiteriez-vous suivre des formations à l’avenir ? Plusieurs réponses possibles :  la relation avec les parents d’élèves, la pédagogie, une formation complémentaire dans la ou les disciplines que vous enseignez, l’actualité sur les réformes en cours, les TIC, la transmission des savoirs et des compétences, la relation avec les élèves, l’enseignement à des élèves à besoins particuliers,  le développement professionnel, la connaissance du droit et de la réglementation, vous ne souhaitez pas suivre de formation ». Là encore, on notera l’absence  d’ouverture sur la société actuelle et ses enjeux : les questions touchant à l’information et aux médias, à l’organisation des apprentissages, à la mise en lien des disciplines scolaires, sont évitées. Il faut souligner l’absence du mot clé « éducation » des questions ouvertes et fermées du questionnaire, la seule occurrence apparaissant dans les premières questions visant à définir le cadre professionnel d’exercice du répondant avec la mention du « réseau d’éducation » de l’établissement d’exercice.

Un questionnaire sur le métier d’enseignant.e au 21e siècle qui ignore les questions d’éducation, d’information, de médias, de forme scolaire ( horaires, emplois du temps, juxtaposition des classes et des disciplines, entre autres contraintes invisibles) peut-il aider à enrichir vraiment la réflexion collective sur un sujet de fond ? Il est permis d’en douter.

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[1] https://blogs.mediapart.fr/pascale-fourier/blog/040320/education-nationale-le-questionnaire-enseignants-ouvert-tous

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