Refondation de l’éducation prioritaire : la fin des cloisonnements, vraiment ?


Le Bulletin officiel du 5 juin 2014 a publié la circulaire consacrée à la refondation de l’éducation prioritaire[1].

On trouve dans ce texte des éléments de réflexion pédagogique et éducative visant à réduire le caractère doublement cloisonné des apprentissages au collège, avec le cloisonnement entre les disciplines et le cloisonnement entre les classes et le hors classe : centre de documentation et d’information, espaces dits de vie scolaire, santé, social…

On ne peut que se réjouir de voir la circulaire n° 2014-077 du 4-6-2014 affirmer la nécessité d’un accompagnement qui « doit aider l'élève à faire des liens entre les disciplines et à mieux comprendre les attentes des différents enseignants. Il sera organisé en petits groupes et répondra à des objectifs pédagogiques précis (aide aux devoirs, soutien méthodologique, tutorat, usage de D'col et d'autres outils numériques, etc.). Cet accompagnement se traduira par environ trois heures par semaine d'activités en petits groupes encadrés par des enseignants et/ou des assistants pédagogiques. Il prendra place dans les plages disponibles de l'emploi du temps pour éviter à ces jeunes élèves des permanences sans activités constructives. L'équipe pédagogique veillera à établir des liens entre le dispositif et le reste des cours. »

On a souvent dans ce blog insisté sur le scandale que constituent des salles de permanence où la mission prioritaire confiée aux assistants d’éducation est de « tenir la permanence », et sur la nécessité de ne pas  isoler l’accompagnement éducatif de la démarche pédagogique, de donner sens à l'un et à l'autre en les intégrant dans une même visée lisible pour tous[2]. On se réjouit donc pleinement de ces orientations.

On sait ce qu’il en coûte aussi, en temps de réflexion, de concertation, de mobilisation d’équipe, dès lors que l’on s’engage dans une démarche de projet novatrice, faisant coopérer des professionnels dont les cultures professionnelles ne sont pas identiques. Comment ne pas se réjouir également de voir la circulaire rappeler qu’ « en Rep+, un dispositif de pondération des heures d'enseignement des enseignants du second degré reconnaissant le temps consacré au travail en équipe nécessaire à l'organisation de la prise en charge des besoins particuliers des élèves qui y sont scolarisés, aux actions correspondantes ainsi qu'aux relations avec les parents d'élèves et à la formation. Chaque heure assurée dans ces établissements est décomptée pour la valeur d'1,1 heure pour le calcul de ses maxima de service. »

« Ce dispositif, poursuit la circulaire, vise à favoriser le travail en équipe de classe ou disciplinaire, en équipe pluri-professionnelle (conseillers principaux d'éducation, conseillers d'orientation psychologues, documentalistes, assistants d'éducation ou pédagogiques, assistants sociaux, personnels infirmiers, médecins notamment) mais également les rencontres de travail entre les deux degrés, notamment dans le cadre du conseil école-collège et des rencontres avec des partenaires. »

Elle précise enfin : « Les autres personnels (documentalistes, conseillers principaux d'éducation, personnels sociaux et de santé, notamment) sont évidemment partie prenante des actions mises en place, et y contribuent dans le cadre de leur service et de leurs missions. »

Cette distinction, maintenue au sein des personnels, entre les enseignants de disciplines et les autres, dans une circulaire qui en appelle justement au travail d’équipe et à la fin des cloisonnements, nous interroge.

On croyait les documentalistes devenus professeurs-documentalistes,  comme l’indiquent plusieurs textes récents : référentiel de compétences des professeurs, professeurs documentalistes et conseillers principaux d'éducation[3], décret relatif aux obligations de service et aux missions des personnels enseignants exerçant dans un établissement public local d’enseignement notamment. La circulaire fait passer à la trappe leur titre de professeur, les voici à nouveau exclusivement documentalistes, pour les besoins de la cause. Quant aux conseillers principaux d’éducation, personnels sociaux et de santé, considère-t-on que leur travail en Rep+ ne s’exerce pas dans un contexte qui requiert de leur part un engagement professionnel dans le travail d’équipe plus fort encore qu’ailleurs et que par conséquent, il n’y a pas lieu d’accorder de reconnaissance particulière à ce qu’on refuse de voir comme un sur-engagement ?

On ne peut s’empêcher de percevoir dans ce traitement séparé des enseignants de discipline par rapport aux autres personnels qui sont, dans le domaine de la vie scolaire et de la documentation notamment, aux avant-postes de l’amélioration du climat scolaire, la permanence dans le système français de cette hiérarchie des fonctions et des missions, rappelée récemment encore dans le répertoire des métiers de l’éducation nationale  de l’enseignement supérieur et de la recherche en 2011[4].

Quand la refondation pédagogique est une priorité, le travail en équipe une ardente obligation[5], peut-on espérer la réussir en continuant de réserver un traitement inégal aux personnels qui accueillent, encadrent et forment les élèves, qu’ils soient enseignants de discipline, professeur-documentaliste ou conseiller principal d’éducation ?


[1] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=80035

[2] Voir notamment les billets suivants :

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/140512/l-accompagnement-educatif-une-mesure-d-egalite-des-chances-perenn

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/220212/l-edition-2012-des-dictionnaires-une-ronde-instructive 

[3] arrêté du 1-7-2013 - J.O. du 18-7-2013, http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=73066

[4] http://www.education.gouv.fr/cid56479/repertoire-des-metiers-menjva-mesr.html

Voir à ce sujet notre billet : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/140112/instruire-eduquer-le-repertoire-des-metiers-reme-nous-aide-t-il-y

[5] La circulaire n° 2014-077 du 4-6-2014 prend soin de rappeler qu' " À l'occasion des assises de l'éducation prioritaire, les personnels ont clairement manifesté leur besoin de reconnaissance face à des tâches spécifiques dans des environnements de travail socialement défavorisés : un besoin de reconnaissance de l'intensité de la tâche, un besoin de temps pour le travail en équipe, un besoin de formation pour mieux faire face aux besoins de leurs élèves. "

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.