L’établissement scolaire au prisme de la fiction télévisuelle : quels biais ?

Dans une fiction télévisuelle, la représentation d’un établissement scolaire est biaisée : à cultiver les individualités fortes, on estompe la dimension collective, organisée, qui est au cœur de la vie d’un collège ou d'un lycée.

On ne peut que se réjouir de voir une grande chaîne de télévision privée diffuser à une heure de grande écoute, deux jours avant la journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire[1], un film qui traite de ce grave sujet[2]. La critique télévisuelle est unanime : "un sujet douloureux traité avec conviction, malgré des effets trop appuyés" pour Télérama, "un téléfilm poignant qui évite de sombrer dans le pathos" pour Télé 7 Jours, "une fiction poignante et utile pour mieux comprendre le harcèlement scolaire et ses « mécanismes » sinueux qui rendent parfois sa détection délicate", selon Télé Loisirs. Le Figaro intitule son article Pourquoi il faut regarder le téléfilm de TF1 sur le harcèlement scolaire, et, apparemment, le public a suivi, puisque, selon Paris Match, " le téléfilm sur le harcèlement scolaire «Le jour où j'ai brûlé mon coeur», diffusé lundi soir sur TF1, a rassemblé plus de 6,3 millions de téléspectateurs ".  

On ne dira rien ici de l’intérêt de cette fiction inspirée d’une histoire vraie[3], ni de son impact de sensibilisation à la question du harcèlement à l’école. On se bornera a relever, une fois de plus, combien la représentation de la réalité scolaire dans une fiction télévisuelle fait l’impasse sur une part de cette réalité.

On peut s’étonner que le personnage du conseiller principal d’éducation (CPE), qui joue un rôle central dans l’histoire[4], dise qu’il est « conseiller pédagogique » et non CPE. Cela, apparemment, n’a déragé personne depuis l’écriture jusqu’à la diffusion du film. On remarque aussi que ce personnage semble seul, et non pas responsable d’une équipe d’assistants d’éducation, dont le rôle est essentiel dans la perception du mal être de certains élèves et de comportements agressifs de certains autres, dans la cour comme dans les couloirs notamment. Dans aucun établissement scolaire, le conseiller principal d’éducation n’est seul en charge de la vie scolaire. Ici c’est le cas. On le voit travailler en équipe avec quelques personnels, enseignants, infirmière scolaire, lors d’une réunion, et on le voit surtout à plusieurs reprises en dialogue tendu avec le proviseur qui n’a apparemment qu’un souci, celui de ne pas faire de vagues et de suivre aveuglément les consignes venues du rectorat. Les parents de la victime du harcèlement sont seuls eux aussi, les organisations de parents d’élèves sont absentes du récit. Quant aux élèves, si on perçoit leur émotion collective comme les tensions qui existent entre eux, ils ne semblent pas avoir d’espace de concertation avec la direction et les personnels de l’établissement scolaire. Il n’y a apparemment pas plus de délégués des élèves ni de conseil de vie lycéenne qu’il n’y a d’organisations de parents d’élèves. Et, bien entendu, il n’est pas question non plus de conseil de discipline ni  comité d’éducation à la santé et à la citoyenneté.

De manière générale, la fiction met en lumière des individualités, et estompe toute dimension collective, organisée. Or ce sont justement les espaces, les temps, les instances de concertation, d’échange, de coopération qui créent dans un établissement scolaire un meilleur climat,  plus propice à mobiliser élèves, parents et personnels contre le harcèlement. Les individualités fortes, marquantes de la fiction télévisuelle, confortant au passage certains stéréotypes, favorisent sans doute les jeux d’identification et de rejet chez le spectateur, mais contribuent à fausser la représentation que celui-ci peut se faire d’un établissement scolaire, et de la manière dont on peut y affronter plus efficacement la question du harcèlement.

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[1]http://www.education.gouv.fr/cid135779/jeudi-8-novembre-2018-journee-nationale-de-lutte-contre-toutes-les-formes-de-harcelement.html

[2]Le jour où j’ai brûlé mon cœur, de Christophe Lamotte, 2018

[3]Jonathan Destin, Condamné à me tuer, XOéditions, 2013

[4] On notera au passage que cette focalisation sur le CPE constitue une avancée dans la représentation cinématographique des fonctions en établissement scolaire. Dans Entre les murs, palme d'or au festival de Cannes en 2008, film inspiré du récit de François Bégaudeau, Laurent Cantet assigne à la CPE une place très marginale, les difficultés du professeur avec les élèves se réglant exclusivement avec le chef d'établissement ; la CPE a, à l'écran, un emploi d'hôtesse d'accueil au conseil de discipline qui se tient... au centre de documentation et d'information.

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