Une enquête scientifique, un récit : l’inégalité entre enfants au cœur de l’école ?

Un récit journalistique et une étude scientifique, chacun(e) à sa manière, nous offrent l’occasion en cette rentrée de questionner les politiques publiques, et notamment la politique éducative, sur ce qui est fait en matière de lutte contre les inégalités à l’école.

Parmi les ouvrages marquants de la rentrée en matière éducative, celui, coordonné par Bernard Lahire sur les Enfances de classes, de l’inégalité parmi les enfants[1] apporte des éclairages multiples, complémentaires, à partir d’études de cas d’enfants de 5 à 6 ans, sur la manière dont des enfants apparemment semblables à l’école maternelle vont, face aux apprentissages scolaires, être marqués par leur environnement social, linguistique, culturel, sanitaire, alimentaire, territorial. La mise en lumière de ces déterminants est le meilleur moyen de les combattre par des politiques territoriales, sociales, culturelles, sanitaires et, bien évidemment, scolaires, adaptées à cette réalité.

Un récit publié par Libération[2] met de son côté en lumière la situation des enfants sans papiers, dont les familles en situation irrégulière ne sont pas éligibles à l’allocation de rentrée scolaire, et le rôle bénéfique que jouent auprès d’eux, à Nice, le parti communiste français (PCF), l’association tous citoyens !, le secours populaire français (SPF) et réseau éducation sans frontières (RESF), en organisant des collectes puis des distributions de kits de base (feuilles, cahiers, crayons…).

Cet article éclaire le rôle d’organisations politiques et d’associations pour mettre en œuvre concrètement, en complément des politiques publiques, la fraternité inscrite comme la liberté et l’égalité au fronton de nos écoles de la République.

Il ne faudrait pas croire que l’institution scolaire ne s’est jamais préoccupée de cette question. Personne n’a oublié le travail conduit par Jean-Paul Delahaye, qui a conduit, en mai 2015 à la publication d’un rapport intitulé Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous[3]. La rentrée 2019 pourrait être l’occasion de s’interroger sur la mise en œuvre effective des quatre leviers dont le rapport préconisait l’usage pour progresser vers la réussite de tous, en corrigeant l’insuffisance des réponses de l’institution scolaire et de ses partenaires face à la grande pauvreté de certains de ses élèves, notamment en matière de restauration et de fournitures scolaires, pour réduire l’impact des déterminations sociales.

Le premier de ces leviers, c’était une concentration des efforts et des moyens pour plus d’équité en éducation. Le deuxième consistait en une politique globale pour une école inclusive. Le troisième en appelait à une politique de formation et de gestion des ressources humaines pour réduire les inégalités. Et le quatrième, à une alliance éducative entre l’école et ses partenaires.

Il serait parfaitement injuste d’affirmer qu’aucun de ces leviers n’a été activé depuis 2015, et, notamment, depuis 2017 et le changement de cap politique consécutif à l’élection présidentielle. Le dédoublement en éducation prioritaire des classes de CP et CE1, et à venir des classes de grande section de maternelle peuvent par exemple s’inscrire dans la mise en œuvre du premier levier. On observera toutefois que cette mesure emblématique du quinquennat en éducation a été décidée sans que les effets du dispositif antérieur « plus de maîtres que de classes » -qui a rapidement été supprimé- aient été évalués. On notera également combien les tentatives expérimentales de rétablir la mixité sociale dans les collèges [4], amorcées en 2016-17, ont été semble-t-il pour le moins négligées depuis 2017. On portera également au crédit de l'Etat la prise en charge, depuis la rentrée 2019, de petits déjeuners pour 100000 enfants scolarisés dans les territoires prioritaires.

De même, la deuxième circulaire de rentrée 2019 Pour une école inclusive[5], qui propose de « mieux accueillir les parents et  mieux scolariser les élèves » semblerait s’inscrire dans la mise en oeuvre du deuxième levier. Mais on observera que les termes « pauvreté », « sans papiers », « situation irrégulière » n’y figurent pas, le texte de la circulaire concernant spécifiquement les élèves en situation de handicap. Les élèves menacés d’autres formes d’exclusion ne devraient-ils pas eux aussi relever d’une école vraiment inclusive pour tous ?

Le décret n° 2019-935 du 6 septembre 2019 portant création d'une allocation de formation aux personnels enseignants relevant de l'éducation nationale dans le cadre de formations suivies pendant les périodes de vacance des classes[6] ouvre la possibilité d’une allocation de formation pour des stages se déroulant pendant les vacances scolaires. Rien ne dit que ces formations porteront pour certaines sur la lutte contre les inégalités à l’école.

Quant à l’alliance éducative au cœur du quatrième levier, elle est pour le moins contradictoirement portée par les politiques actuelles. Le 14plan de lutte contre les violence scolaires, présenté en cette rentrée[7] prévoit  ainsi de « responsabiliser les parents », et, bel exemple de responsabilisation,  d’affecter un élève perturbateur en classe relais  sans le consentement de ses parents.

On le voit, travaux de recherche et reportage journalistique sont une incitation à questionner les politiques publiques et notamment la politique éducative en matière d’équité en éducation. Et l’on est tenté alors de reprendre une expression toute faite du monde scolaire : « pourrait beaucoup mieux faire ».

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[1]Bernard Lahire (dir), Enfances de classes, de l’inégalité parmi les enfants, Seuil, 2019

[2]https://www.liberation.fr/france/2019/09/08/a-nice-des-feuilles-et-des-cahiers-pour-les-enfants-sans-papiers_1750050

[3]https://www.education.gouv.fr/cid88768/grande-pauvrete-et-reussite-scolaire-le-choix-de-la-solidarite-pour-la-reussite-de-tous.html

[4]https://www.education.gouv.fr/cid95191/renforcer-la-mixite-sociale-dans-les-colleges.html

[5]https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=142545

[6]https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000039061144&categorieLien=id

[7]https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=144578

 

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