Laïcité à l’école : une approche raisonnée ?

Entre laïcité d’empêchement et laïcité d’apaisement, les auteurs du Petit manuel pour une laïcité apaisée ont choisi : en se référant à l’histoire de la laïcité en France, et en se fondant sur l’expérience de son exercice au quotidien dans des collèges et lycées de Seine-Saint-Denis.

Jean Bauberot et un collectif de professeurs de Seine Saint Denis, le cercle des enseignants laïques, publient un Petit manuel pour une laïcité apaisée, à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents[1].

On évacuera d’abord l’accessoire –le choix du qualificatif pour caractériser la laïcité- pour s’en tenir à l’essentiel, l’apport de cet ouvrage.

Qualifier la laïcité, c’est déjà prendre parti dans la querelle des laïcités, contre les tenants d’une laïcité qui n’est pas qualifiable (Kintzler, Pena-Ruiz) et ceux qui l’accompagnent d’un adjectif, « ouverte », « inclusive » par exemple. La qualifier d’ « apaisée » pourrait passer pour une concession regrettable à l’esprit du temps, illustrée par le nouveau slogan du Front national. Pourtant cet adjectif caractérise bien l’esprit dans lequel les auteurs proposent d’analyser et de mettre en pratique le principe de laïcité à l’école.

Dans leur propos, il s’agit de témoigner de la laïcité au quotidien, dans les classes et les établissements scolaires, au cours des sorties scolaires. De reprendre les questions qui se posent aux personnels (direction, conseillers principaux d’éducation, enseignants), aux élèves comme aux parents et d’y apporter de réponses qui privilégient l’harmonie de la vie collective et le respect des convictions de chacun(e).

Dans une première partie d’analyse, les auteurs répondent à une quinzaine de questions portant sur l’histoire de l’école républicaine, la loi de 1905, la loi de 2004, sans esquiver les questions brûlantes telles que « la religion musulmane est-elle incompatible avec la laïcité ? ». Cela passe par l’explicitation de certains concepts tels que laïcité, laïcisation, sécularisation.

Dans la deuxième partie, ils répondent à des questions pratiques, sur l’enseignement du fait religieux ou la traduction du principe de laïcité au centre de documentation et d’information, les questions commençant souvent par « Que faire si… ». Cette partie se termine par « le vademecum laïque d’une sortie scolaire sans souci ».

Le mérite de l’ouvrage, c’est de se référer à tous les textes qui servent de cadre (lois, règlements, code de l’éducation, charte de la laïcité) ou l’explicitent (circulaires), dans une approche qui n’exclut jamais l’esprit critique. On retiendra la composition en quatre temps de bien des réponses : quel est le cadre institutionnel ? Désacraliser le problème ; se poser des questions pour anticiper les difficultés ; pistes de réflexion. Il y a bien là une méthode pour prévenir les tensions par une attitude fondée en droit et toujours orientée au profit de l’action éducatrice, émancipatrice de l’école, soulignant les limites et parfois l’aspect contreproductif de mesures fondées exclusivement sur le contrôle et l’exclusion.

On en pourra faire aux auteurs un procès en angélisme. Le fait qu’ils exercent leur métier d’enseignant dans des collèges de Saint Denis ou des lycées de Saint Denis, Saint Ouen ou Villepinte témoigne de leur expérience de la réalité scolaire.

Il ressort de la lecture de cet ouvrage un précieux éclairage sur les débats médiatiques et politiques à propos de la question laïque. Aujourd’hui en 2016 comme hier en 1905, s’opposent position bienveillante à l’égard de la pratique religieuse dès lors qu’elle n’empiète pas sur le contenu de l’enseignement et position imposant la neutralité aux élèves à l’école et à tous dans l’espace public. Entre laïcité intégrale, voire intégriste et laïcité d’apaisement, le débat n’est pas nouveau. Les auteurs citent la circulaire d’application de la loi du 28 mars 1882  sur l’enseignement primaire obligatoire[2], qui rappelle que cette loi « n’est pas une loi de combat (mais l’une) de ces grandes lois organiques destinées à vivre avec le pays ». Ils pensent que la loi de 2004[3] marque, à ce titre, une inflexion majeure, préparée en mai 2003 par le rapport du député François Baroin sur une "nouvelle laïcité"[4]. Pour éviter toute erreur historique, ils rappellent également à juste titre qu’ « historiquement, l’école laïque s’accommoda très bien du traitement inégalitaire des hommes et des femmes » : programmes différenciés jusqu’en 1924, mixité légale en 1957 et obligatoire en 1975, sexisme marquant encore aujourd’hui l’orientation ou le contenu de certains manuels scolaires.

Venant après les « 38 cas pratiques soumis à un examen précis et informé » du guide de Régis Debray et Didier Leschi, La laïcité au quotidien[5], leur contribution n’appelle pas, comme Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoïa l’ont fait dans La laïcité au risque de l’autre[6], à déconstruire l’universalisme selon elles réducteur de la laïcité, mais invite à penser la laïcité non comme un principe d’uniformisation culturelle, mais comme un moyen de penser, non seulement ce que Debray et Leschi nomment « une forme de cohabitation civilisée », mais encore une coopération  harmonieuse et respectueuse de chacun au sein de l’école, au service des apprentissages.


[1] Bauberot Jean & alii, Petit manuel pour une laïcité apaisée, à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents, La Découverte, Paris, 2016

[2] http://www.senat.fr/evenement/archives/D42/mars1882.pdf

[3] Loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics  https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2004/3/15/MENX0400001L/jo

[4] Pour une nouvelle laïcité, rapport de F. Baroin du club Dialogue et Initiatives, mai 2003

[5] Debray, Régis, Leschi, Didier, La laïcité au quotidien, guide pratique, Folio, 2015

[6] Mabilon-Bonfils, Béatrice, Zoïa, Geneviève,  La laïcité au risque de l’autre, L’aube, 2014

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