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Billet de blog 10 janv. 2023

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Finir prof… : le sûr désir de durer selon Mara Goyet

Si certains peuvent penser qu’il faut être dans le déni en affirmant sa résolution de rester professeur en collège, le dernier livre de Mara Goyet constitue un convainquant démenti : il ne s’agit pas de déni, mais de relever le défi d’un métier où il s’agit d’apprendre à durer.

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Il y a de multiples façons d’aborder la question du métier d’enseignant, notamment en collège. Les études nationales et internationales ne manquent pas, fondées sur des statistiques qui soulignent la crise du recrutement et l’augmentation des démissions d’enseignants. En 2022, en France, sur les 23 571 postes offerts aux différents concours de recrutement d'enseignants, seulement 19 838 postes ont été couverts. 3 733 postes n'ont pas été pourvus. Quant aux démissions, selon un rapport sénatorial, le nombre d’enseignants démissionnaires est « en hausse constante depuis dix ans » notant que les enseignants du premier degré sont davantage concernés par les démissions (0,41 % des professeurs des écoles en 2020 et 0,27 % en 2019) que les enseignants du second degré (0,24 % des enseignants en 2020 et 0,18 % en 2019). Le taux de démission des enseignants stagiaires a quant à lui toujours été supérieur à celui des enseignants titulaires, l’essentiel des départs se produisant historiquement au cours des premiers mois ou années de la carrière. « Mais l’écart atteint aujourd’hui des proportions spectaculaires », note le rapporteur : le taux de démission des stagiaires est actuellement dix fois supérieur à celui des titulaires : « 3,2 % des enseignants stagiaires ont démissionné au cours de leur stage en 2020-2021, contre seulement 1 % 10 ans plus tôt[1] ». Les chercheurs ont pour leur part souligné depuis longtemps « un contexte de formation et d’insertion difficile », « les épreuves des débuts », « la quasi absence de dispositif normalisé d’accueil des débutants »[2]. Louise Tourret, dans son émission Etre et savoir d’hier soir, sur France Culture, a repris la question qui sert de sous-titre au nouvel ouvrage de Mara Goyet : peut-on se réconcilier avec le collège[3] ?

L’ouvrage de Mara Goyet[4] se fonde ni sur des statistiques ni sur une méthodologie de questionnaires quantitatifs et d’entretiens qualitatifs, mais sur son expérience longue de professeure exerçant en collège, expérience longue qui lui permet de s’adresser, d’autrice à lectrice et lecteur, en utilisant de bout en bout un je très personnel, qui ne revendique aucunement de parler pour les autres, mais dans lequel bien de ses collègues pourront se reconnaître au moins partiellement, un je personnel qui est aussi une sorte de « je collectif » pour reprendre la formule d’Annie Ernaux.

S’il fallait retenir un seul élément de ce récit, ce serait sans doute l’épisode du rangement avec une de ses classes du cabinet d’histoire-géographie. On touche là, en effet, à l’essentiel. Mara Goyet y montre comment une activité qui n’est prescrite par aucun programme ou texte officiel, qui est potentiellement aux marges de ce que le droit de la vie scolaire autorise à faire, est riche, non seulement dans la relation nouvelle qu’elle crée entre les élèves et leur professeure, mais dans les nouveaux liens qu’elle tisse entre ces élèves et des savoirs multiples touchant à l’histoire de l’éducation, à l’histoire des médias d’enseignement, comment en quelque sorte elle les familiarise avec une culture scolaire dont la porte d’entrée n’est pas également offerte à toutes et tous.

Si on devait retenir une de ses expressions pour décrire la réalité du métier, ce serait celle de virtuosité, c’est à dire la capacité, dans la classe, à tirer parti de tous les inattendus pour captiver, relancer l’attention des élèves et ouvrir toujours plus leur curiosité. Le lecteur ou la lectrice n’oublieront pas ce qu’elle sur les gouttes de pluie frappant aux fenêtres : « Non, la pluie qui tape contre les carreaux de la salle de classe n’est pas une ennemie, elle est une occasion (si je continue comme ça, je vais finir en François d’Assise de la didactique à accueillir ainsi « frère Nuage » et « sœur Neige » dans mon cours) ». Le lecteur savourera l’humour propre de l’autrice dont la capacité à se moquer d’elle-même renforce la complicité avec celles et ceux qui la lisent.

L’avantage d’une carrière en temps long au collège, c’est aussi de lui permettre un regard rétrospectif sur l’évolution de son attitude par rapport au collectif de l’établissement : du besoin de partager en salle des professeurs ou au restaurant scolaire au plaisir de rester dans la classe, l’espace où tout se joue, y compris lors de la pause méridienne, échappant ainsi aux débats stériles sans cesse recommencés qui agitent le collectif, puis à la nécessité, quand l’histoire frappe à la porte, de réinventer quelque-chose qui ne soit pas qu’individuel, pour échapper à la colibrisation en cours. Ce récit individuel est en effet traversé par les bouleversements politique, sociaux et professionnels et leurs retentissement sur les personnels de l’éducation nationale : qu’il s’agisse de la transformation de l’image emblématique du hussard noir de la République à celle du colibri, le ministre Blanquer comparant les enseignants à un « peuple de colibris », de la fermeture des écoles par temps de confinement sanitaire ou de l’assassinat terroriste islamiste d’un collègue enseignant comme elle en collège l’éducation morale et civique, Samuel Paty.

« Le collège unique n’a jamais été vraiment autre chose que le petit lycée d’autrefois », écrit Mara Goyet. Il y a là une question nodale. Le Collège constitue désormais l’école centrale, qui accueille l’ensemble des élèves pour quatre ans avant leur répartition entre des formations générales, technologiques et professionnelles. Si l’on voulait éviter vraiment que les enfants de milieu favorisé soient surreprésentés en général et ceux de milieu populaire surreprésentés en professionnel, il faudrait que le collège, dans les savoirs et activités qu’il propose d’acquérir, prépare effectivement à une poursuite de parcours dans chacune de ses voies. Or, il n’en est rien, et l’orientation en professionnel reste très souvent fondée plus sur la difficulté rencontrée dans des matières générales que sur un authentique projet personnel. Il y a une forme d’escroquerie intellectuelle à parler de « collège unique » ou de « collège pour tous et pour chacun », quand en fait le collège est conçu comme une gare de triage. C’est pourquoi, le Collectif d’interpellation du curriculum[5] appelle à sortir des traditionnels « débats » éducatifs dont Mara Goyet montre qu’ils tournent en rond, et aborder les questions de fond qui ne sont jamais posées : de quelle culture ont vraiment besoin les collégiens d’aujourd’hui pour se repérer dans un monde en mutation accélérée ? On ne peut plus se contenter d’en appeler aux rituels « fondamentaux » : lire, écrire, compter, respecter autrui. On ne peut plus non plus se contenter d’appeler réforme des mesures cosmétiques : une heure de plus ici et une autre là (évidemment en français et en mathématiques !) et prétendre ainsi changer la donne inégalitaire du collège. Au laboratoire BONHEURS (bien-être, organisation, numérique, habitabilité, éducation, universalité, relation aux savoirs), le concept de savoir –relation est proposé comme une réponse possible aux défis éducatifs de notre temps : il s’agit désormais de relier les avoirs entre eux, de cultiver la relation aux savoirs, à soi, aux autres, aux autres espèces, à la planète[6].

Il ne faut jamais perdre de vue l’intérêt d’effectuer des pas de côté, non pas pour aller chercher hors de France le Saint Graal éducatif, mais pour percevoir qu’il est possible de penser autrement l’éducation. Ainsi l’activité de rangement du cabinet d’histoire trouverait tout naturellement sa place dans une des plages horaires des enseignements de premier et second degré au Japon : les emplois du temps ne se composent pas exclusivement d’heures disciplinaires, mais aussi d’activités d’apprentissage intégrées, reposant sur les expériences multiples offertes par la vie scolaire des élèves, expérience qui n’ont d’intérêt que s’ils s’y engagent avec la volonté de résoudre une difficulté, d’améliorer leur vie collective[7].

Certains interlocuteurs de Mara Goyet ont du mal à admettre sa volonté de finir prof : « C’est bien de se mentir », assène celui-ci, pensant qu’elle ne peut qu’être dans le déni en affichant la satisfaction d’effectuer ce qui n’est aux yeux de son interlocuteur qu’ »un boulot de merde ». En la lisant, en suivant ses évolutions, ses interrogation set ses résolutions, on comprend mieux qu’elle relève tout simplement le défi d’un métier dont elle parle si bien : « En même temps, enseigner, ce n’est pas faire un petit tour dans une salle de classe, s’émouvoir et repartir, riche de moments uniques, magnifiques ou cataclysmiques. C’est durer. Des années. Auprès d’adolescents qui pourraient être vos petits frères et sœurs, puis vos enfants, puis vos petits-enfants. Ce temps long peut mener à l’épuisement, à l’ennui, à l’aigreur ou à l’essoufflement. J’ai tenté de l’aimer. Je ne suis pas certaine de l’avoir apprivoisé mais, du moins, j’ai tenu à l’affronter et à en faire, plutôt qu’une dimension secondaire ou un inconvénient regrettable du métier, une donnée essentielle ». Finir prof, ou le sûr désir de durer, plutôt que Le dur désir de durer d’Eluard.

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[1] https://www.senat.fr/rap/r21-649/r21-6495.html#:~:text=Mais%20l'%C3%A9cart%20atteint%20aujourd,1%20%25%2010%20ans%20plus%20t%C3%B4t.

[2] Pascal Guibert, « L’accueil des nouveaux enseignants dans les collèges et les lycées français », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 74 | avril 2017, mis en ligne le 01 avril 2019, consulté le 08 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/ries/5824; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.5824

[3] émission qui a permis, sur cette question de croiser les regards de Mara Goyet, Régis Malet et moi-même

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/etre-et-savoir/peut-on-se-reconcilier-avec-le-college-3838800

[4] Mara Goyet, Finir prof…, Robert Laffont, S.A.S., Paris, 2022, dépôt légal janvier 2023

[5] https://curriculum.hypotheses.org/

[6] François Durpaire, Béatrice Mabilon-Bonfils, La fin de l’école L’ère du savoir-relation, PuF, 2014

Jean-Pierre Véran, Jean-Louis Durpaire, Le bonheur, une révolution pour l’École, Berger-Levrault, 2021

[7] Ryoko Tsuneyoshi, « Le travail collaboratif des enseignants et des enfants : lesson study et tokkatsu au Japon », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 90 | septembre 2022, mis en ligne le 01 septembre 2024, consulté le 08 janvier 2023. URL : http://journals.openedition.org/ries/12859; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.12859

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