Education artistique et culturelle : rien qu’une entreprise de normalisation ?

Selon deux chercheurs, les dispositifs d’éducation artistique et culturelle ont un rôle de normalisation des enfants des milieux populaires. Cela est incontestable, mais il ne faut pas tenir pour rien les émotions qu’ils procurent, les vocations qu’ils suscitent, les bonheurs qu’ils font partager dans la coopération entre pairs et avec des professionnels.

Un article paru récemment [1] dans un numéro hors série des Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs sur le thème « Scolarisation de l’art, artistisation de l’école » analyse comment deux dispositifs d’éducation artistique et culturelle, Orchestre à l’école et Démos, constituent, auprès des enfants issus de milieux populaires, « une entreprise d’imposition de normes de comportement dominantes à des populations dominées et peu familières de ces dernières ».

L’étude, fondée sur des observations de séances au sein de ces deux dispositifs et des entretiens avec les intervenants et les élèves concernés, met en lumière trois composantes principales de cette entreprise de normalisation. Il s’agit d’abord de construire un autre rapport au temps, fondé sur la ponctualité, l’assiduité aux séances de travail et sur la domestication de l’envie de jouer immédiatement et ensemble, en privilégiant le tour de rôle, la patience, le respect des consignes. Il s’agit ensuite de domestiquer les corps, en leur apprenant à bien se tenir, en évitant tout relâchement dans l’attitude quand on est assis et qu’on joue d’un instrument. Il s’agit en quelque sorte de faire advenir le corps scolaire tout autant que le corps du musicien en représentation devant un public. Il s’agit enfin de faire adopter aux élèves une posture réflexive, en les poussant à revenir sur leur comportement, leurs attitudes, de manière à ce qu’ils intègrent les normes sociales attendues d’eux comme élèves et comme musiciens d’un orchestre. Les auteurs observent que les intervenants partagent sur les élèves et leurs parents une vision  « déficitariste », socialement située, puisque ces intervenants n’appartiennent pas aux milieux populaires et partagent de ces milieux des représentations communes : parents absents, démissionnaires, non impliqués dans l’éducation de leurs enfants, enfants livrés à eux mêmes, en déficit d’éducation.

L’intérêt de cet article est multiple. D’une part, il présente l’avantage de poser en termes renouvelés la question de la relation des enfants issus des milieux populaires à la norme scolaire. Depuis la fin de la séparation entre ordre primaire et ordre secondaire et la progression de la démographisation de l’enseignement scolaire, on a vu apparaître au sein de l’école même une contre-culture ouvrière d’abord, juvénile ensuite, qui a mis en cause l’ordre scolaire. Au sein même de l’école le consensus normatif s’est affaibli. D’où, par exemple,  les différences de traitement des retards, des absences selon les enseignants, les CPE, les établissements. Cela ne manque pas d’avoir un impact sur les activités d’éducation artistique et culturelle, et sur la représentation de leur  mission chez les intervenants : par delà l’éducation musicale,  ils participent à ce que les auteurs appellent «  redresser les dispositions des enfants de milieux populaires ».

D’autre part, il met en lumière, par le biais de l’éducation artistique et culturelle, la manière dont l’école a tendance a scolariser tout ce qu’elle admet en son sein ou à ses côtés. La forme scolaire qui l’organise repose en effet sur de multiples normes que les milieux favorisés ont parfaitement intériorisées, alors que les milieux populaires ne s’y astreignent pas, dans la mesure où leurs codes sociaux ne sont pas formatés par une forme sociale cohérente avec la forme scolaire. Les auteurs sont justement allés observer ces dispositifs d’éducation musicale dans des écoles et établissements d’éducation  prioritaire REP+, où la quasi totalité des élèves appartient aux milieux populaires les plus fragiles.

Enfin, il éclaire ce que le projet de l’Ecole d’Etat n’a jamais caché. Il s’agit bien, en effet, d’une entreprise de normalisation, le meilleur exemple qui puisse en être donné est la création des « écoles normales » destinées à former les instituteurs et des « écoles normales supérieures » destinées à former les professeurs. Faut-il s’étonner de  constater que l’éducation artistique et culturelle prenne sa part de ce travail de normalisation ?

On pourra toutefois souligner que réduire l’impact des dispositifs tels qu’Orchestre à l’école à la seule normalisation sociale serait injuste. Dans un article publié en novembre 2017, dans le dossier musique et éducation de la Revue internationale d’éducation de Sèvres[2], Denis Waleckx insiste certes, à propos d’Orchestre à l’Ecole en Mayenne, sur le renforcement des compétences musicales et comportementales des participants, mais aussi sur les expériences inoubliables vécues par les élèves (travail avec un grand orchestre, dans une vraie salle de concert, connaissance concrète du monde de la musique vivante), les éléments de coopération entre pairs et entre générations favorisant la convivialité, le sentiment d’appartenance aux dispositifs, aux établissements et aux territoires, permettant au passage le renouvellement des instrumentistes dans les orchestres locaux. Et faudrait-il compter pour rien le plaisir d’agir ensemble, de progresser ensemble, de réussir ensemble un concert ? Il y a, dans ces moments-là, une dimension de bonheur des élèves concernés qui est sans doute aucun un remarquable facteur de réussite artistique, personnelle et collective.

________________________________________________________

[1] Rémi Deslyper et Florence Eloy, « Redresser les dispositions des enfants de milieux populaires

 et de leurs familles par l’éducation artistique et culturelle : les ambitions normalisatrices de deux dispositifs d’orchestres d’enfants à dimension sociale », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs [En ligne], Hors-série n° 7 | 2020, mis en ligne le 19 février 2020, consulté le 10 mars 2020. URL : http://journals.openedition.org/cres/4325

[2] Denis Waleckx, « Le dispositif « orchestre à l’école » et son impact sur un territoire », Revue internationale d’éducation de Sèvres [En ligne], 75 | 2017, mis en ligne le 01 septembre 2019, consulté le 10 mars 2020. URL : http://journals.openedition.org/ries/5979 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ries.5979

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.