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formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

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Billet de blog 10 octobre 2017

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Paroles d’ex-«décrocheurs»: pourquoi n’ont-ils pas cru en l’école ?

Depuis 1998, les rapports, circulaires et plan de lutte contre l’absentéisme et le décrochage scolaire n’ont pas manqué. Une récente étude publiée dans la revue Education et formations, qui donne la parole à d’ex-"décrocheurs", permet de mieux comprendre la complexité de la « fabrique du décrochage ».

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le dernier numéro de la revue Education et Formations paru en septembre publie une analyse[1] de Joël Zaffran et Juliette Vollet, du Centre Emile Durkheim de l’université de Bordeaux, portant sur des entretiens conduits auprès de décrocheurs scolaires, sortis sans diplôme de leur parcours scolaire et rencontrés dans des dispositifs de « deuxième chance[2]».
La manière dont ces jeunes de 18 à 25 ans, d’origine sociale défavorisée, ayant décroché d’une filière professionnelle, évoquent leur premier parcours de formation est riche d’indications sur ce que peuvent être les raisons subjectives et objectives du décrochage scolaire, et notamment, parce que c’est le sujet de recherche des auteurs, elle permet de « comprendre ce qui conduit à ne pas croire à l’utilité du diplôme » et de mieux cerner les motifs de « la croyance à l’inutilité de l’école ». Leur récit permet de percevoir ce qui, parmi tous les événements de leur parcours, leur paraît avoir fondé leur conviction de l’inutilité de l’école et du diplôme.

Que nous disent Cédric -« le diplôme, c’est rien, c’est du papier ! »-, Agathe -« moi, je voyais pas à quoi ça servait d’aller en cours, donc j’y vais pas »-, Mathilde -« ça servait juste  à voir les copines »-, Romane -« c’était juste retrouver les amis et une autre bêtise à faire »- ? Selon les auteurs, ces propos illustrent la divergence entre la croyance des enseignants en la vertu de l’école et du diplôme -« fiction nécessaire », selon Dubet, à l’exercice de leur métier- et celle de leurs élèves en cours de décrochage.

« Quels faits empiriques les soustraient à la magie du diplôme », en les détachant de la « théologie scolaire » ? Telle est la question des auteurs. Du point de vue de l’institution scolaire, leurs croyances sont irrationnelles, mais de leur propre point de vue ?

Premier de ces faits empiriques, « l’expérience scolaire négative de leurs parents » et de leur fratrie : « Mon père, il a fait des études, mais il travaille dans le bâtiment… », « Quand ma soeur me disait « allez, travaille un peu à l’école », je lui disais : « toi, regarde, tu as travaillé, et tu en es là… ». L’exemple des plus grands dans le quartier va dans le même sens : « Les grands, ils ont le salaire de mon père, mais sur eux ! Et eux ils disent que l’école ça sert à rien, ils le disent ! » Le travail  scolaire et le diplôme sont alors perçus comme des « contrats de dupes » selon Dubet.

Deuxième facteur, l’urgence économique au sein des familles qui incite le jeune scolarisé à travailler avant et/ou après l’école, pour alléger la détresse financière des siens. C’est un facteur bien connu de l’absentéisme, notamment en lycée professionnel, qui est une des causes du décrochage. Pierre : « je me levais à 2 h du matin pour aller travailler jusqu’à 7 h 30 et après j’allais à l’école, et ça j’ai commencé en quatrième. Et ça, ça dure jusqu’à que j’en puisse plus ». En 1998, déjà, Bernard Toulemonde, dans son rapport sur l’absentéisme des lycéens[3], faisait de « l’absentéisme par nécessité économique » un des visages de ce phénomène en 1998, un autre de ces visages étant « l’absentéisme par manque de motivation » qu'il expliquait notamment par l’incertitude des débouchés professionnel sur le marché du travail.

A ces facteurs extérieurs à l’école s’ajoutent des motifs proprement scolaires.

D’abord la frustration à l’égard des mauvais résultats quand on croit avoir répondu aux exigences des professeurs. Jacques : « je travaillais vraiment en plus, vraiment ! Mais j’avais pas des moyennes qui suivaient ». A quoi bon, alors, s’investir dans le travail scolaire ?

Ensuite, la disqualification dont les futurs décrocheurs se sentent injustement victimes. Nadia : « on m’a toujours dit : « mais vous n’y arriverez jamais ! » Alice : « ceux qui ont des difficultés, on les met de côté ».

Enfin, parfois, l’humiliation s’appuyant sur les notes obtenues, voire sur les origines. Rachida : « D’où tu dis que je dors dans un bidonville moi ? Ça se fait pas !». Brahim : « Ta place, c’est pas ici ! »

On peut rattacher ces motifs scolaires à un autre visage de l’absentéisme décrit par Bernard Toulemonde : « l’absentéisme de respiration », dont il désignait l’origine dans la lourdeur des journées scolaires et la densité des emplois du temps, que ne font que lester davantage le sentiment d’injustice éprouvé par certains élèves.

Entre ce qu’ils vivent en dehors de l’école et ce qu’ils y vivent, le sentiment chez ces jeunes qu’ils ne sont pas à leur place à l’école et qu’y venir ne sert à rien s’enracine. Cette croyance n’est pas irrémédiablement ancrée : la réussite d’un proche obtenant un emploi qualifié, la rencontre avec un enseignant bienveillant, un autre contexte de formation peuvent changer la donne. Nadia : « à l’École de la deuxième chance, c’était pas du tout le même esprit, et ça m’a permis de me rendre compte qu’on pouvait travailler autrement que le modèle que j’avais vu pendant les années collège et lycée ».

Les auteurs concluent : « si les jeunes se trompent en disant que le diplôme ne sert à rien, leurs raisons de croire en son inutilité sont bonnes. C’est un processus cognitif que les acteurs de la lutte contre le décrochage scolaire doivent intégrer dans leurs plans d’action et de prévention».

On retiendra de cette étude plusieurs enseignements. D’abord, elle confirme qu’en matière de scolarité et de diplôme comme ailleurs, la rationalité ne suffit pas à invalider une croyance, quand cette croyance se fonde sur des motifs tirés de l’expérience familiale, sociale et scolaire. Ensuite elle encourage l’école à poursuivre son effort pour être toujours plus juste et équitablement bienveillante. Enfin, l’atteinte de cet objectif passe sans doute aussi par la mise en œuvre renforcée dans « l’école de la première chance » de modalités caractérisant les dispositifs de la deuxième chance : accompagnement individualisé fondé sur les compétence sociales et les stages en entreprise notamment.

Mais on fera aussi le constat que, du rapport de Bernard Toulemonde en 1998 à cette étude de 2017, en passant en 2003 par le rapport Machard sur les manquements à l’obligation scolaire[4], les circulaires n’ont pas manqué : celle du 23 mars 2004, dont le titre déjà indique l’orientation positive -Contrôle et promotion de l’assiduité des élèves soumis à l’obligation scolaire[5]-, celle du 31-1-2011Vaincre l'absentéisme[6] à l’accent on ne peut plus volontariste, celle du 24 décembre 2014 relative à la prévention de l’absentéisme scolaire[7]. C’est un signe de continuité politique, mais aussi sans doute de fragilité de cette politique. La lutte contre le décrochage scolaire a également fait l’objet de circulaires, comme celles du 22 avril 2009[8] et du 9 février 2011[9]. Le décrochage a certes été singulièrement réduit, grâce notamment, depuis novembre 2014, au plan de lutte Tous mobilisés pour vaincre le décrochage scolaire[10], plan qui repose sur une fine analyse des facteurs externes et internes au système scolaire de ce décrochage . Deux décrets, publiés au Journal officiel du 7 décembre 2014, ont précisé les conditions du droit au retour en formation pour tous les jeunes de 16 à 25 ans qui sont sortis du système scolaire sans diplôme ou sans qualification professionnelle[11].

De 140000 jeunes quittant la formation initiale sans qualification -parmi 620 000 jeunes de 18 à 24 ans en dehors de tout dispositif de formation- recensés en novembre 2014, on est ainsi passé à 98000 décrocheurs recensés en novembre 2016. L’effort doit donc être poursuivi.

L’étude publiée par Education et formations[12], en donnant la parole à des ex-décrocheurs peut aider à mieux comprendre la complexité de « la fabrique du décrochage » et la multiplicité des facteurs, objectifs et subjectifs, qui interviennent dans son processus de fabrication.

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[1] ministère de l’Éducation nationale, Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance ÉDUCATION & FORMATIONS N° 94 SEPTEMBRE 2017

http://cache.media.education.gouv.fr/file/revue_94/39/0/DEPP-EF94-2017-article-7-ne-pas-croire-diplome-decrocheurs-scolaires_819390.pdf

[2] Ecole de la deuxième chance (E2C https://reseau-e2c.fr/qui-sommes-nous), Etablissement pour l’insertion dans l’emploi (EPIDE http://www.epide.fr/)

[3] Toulemonde Bernard, L’Absentéisme des lycéens. Paris, CNDP - Hachette Education, 1998.

[4] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/034000020.pdf

[5]http://www.education.gouv.fr/bo/2004/14/MENE0400620C.html

[6]  http://www.education.gouv.fr/cid54846/mene1102847c.html

[7]  http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=84375

[8] http://www.education.gouv.fr/cid28356/mene0900412j.html

[9] http://www.education.gouv.fr/cid54962/mene1101811c.html

[10] http://www.education.gouv.fr/cid84031/tous-mobilises-pour-vaincre-decrochage-scolaire.html

[11] https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2014/12/5/MENE1428939D/jo

et

https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2014/12/5/MENE1428940D/jo

[12] Elle a également publié en décembre 2013 une étude de Cédric Afsa, Qui décroche ?, revue Éducation & Formations n° 84, décembre 2013. Cette étude se base sur une analyse statistique des résultats du Panel 1995, suivi de cohorte réalisé par MEN-MESR DEPP.

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