Des ESPE aux INSP : un lipogramme au sens politique ?

Passer des ESPE aux INSP, c’est perdre deux E, celui d’école et d’éducation. Le lipogramme aurait-il un sens politique ? On y reconnaît en tout cas une tendance lourde de l’enseignement français à privilégier l’instruction aux dépens de l’éducation.

Dans le projet de loi actuellement transmis aux syndicats et prochainement examiné par le conseil supérieur de l’éducation (CSE), on retiendra pour ce billet l’article qui prévoit le remplacement des écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), créées par la loi de refondation de 2013, par des instituts nationaux supérieurs du professorat (INSP).

S’inscrivant dans les pas de Georges Pérec et de son œuvre La Disparition[1], le ministre réalise donc, à cette occasion, la création d’un sigle lipogrammatique, dépourvu de la lettre E. Il faut saluer cette performance, quand il s’agit de former ceux qui travailleront dans l’école au service de l’éducation nationale.

Mais la forme est aussi révélatrice du fond de la pensée ministérielle.

Conserver professorat et supprimer éducation dans le titre des futurs instituts, c’est, une fois de plus dans l’histoire de l’éducation française, conforter l'idée que l’école est exclusivement un lieu d’instruction et non d’éducation, que seuls les enseignements des professeurs concourent à cette instruction, et que tout le reste - ce qu’on appelle « la vie scolaire » et ceux qui en ont la charge (conseillers principaux d’éducation et assistants d’éducation) - est tellement marginal qu’il n’est pas besoin d’en parler. C’est, en fait, rendre un bien mauvais service et aux professeurs et aux personnels d’éducation, aux enseignements et à l’éducation. Chaque enseignant sait en effet qu’il n’y a pas de cours réussi, sans une bonne connaissance des enfants ou des adolescents à qui ce cours est destiné. Chaque enseignant sait aussi que la qualité de la relation pédagogique dans la classe est fortement dépendante de celle du climat scolaire dans l’école, le collège ou le lycée. Ôter l’éducation du nom des futurs instituts, en même temps qu’on leur ôte le nom d’école, c’est revenir au temps des IUFM, instituts universitaires de formation des maîtres, en remplaçant les maîtres (à connotation sans doute trop datée et trop premier degré) par les professeurs (tous les enseignants le sont en effet, de la maternelle aux classes post-baccalauréat).

Récemment, une pétition intersyndicale alertait sur le changement de statut des conseillers principaux d’éducation[2]. Selon ses auteurs, « la sortie du régime dérogatoire pour les CPE induit immédiatement des différences de traitement pour ce corps et inquiète sur des évolutions futures quant à leur positionnement au sein de l’équipe pédagogique ». Comment ne pas faire le lien entre cette sortie d'un régime dérogatoire qui plaçait les CPE dans le même cadre statutaire que les professeurs et la disparition du E d’éducation dans le nom des futurs instituts ?

C’est parfois aux choix lipogrammatiques que se reconnaît le sens d’une politique.

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[1]Georges Pérec, La Disparition, Gallimard, 1969.

[2]https://petitions.snes.edu/?petition=41

 

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