Mixité scolaire : vers la fin des ghettos, mais lesquels ?


 

A propos des ghettos sociaux et des ghettos scolaires, il ne faut jamais oublier les constats établis par Eric Maurin, à la suite de son « enquête sur le séparatisme social », et publiés en 2004 sous le titre Le ghetto français[1].

1/ « Si déchirement il y a, il est d’abord l’œuvre d’élites  qui mobilisent toutes leurs ressources pour se mettre à l’écart ». Ce qui est à l’œuvre dans la société française, c’est « une ghettoïsation par le haut ». « La fracture s’accroit surtout entre les élites sociales et culturelles et les classes moyennes, tandis que les fractions les plus démunies des classes moyennes ne peuvent plus éviter de se mélanger progressivement aux classes modestes. Ce dernier phénomène est sans doute à l’origine des formes de ressentiment particulièrement vif observées dans certaines fractions de la classe moyenne, notamment dans leur comportement politique ». On ne doute pas que le scrutin de décembre ne confirme ce vote de ressentiment.

2/ Dans les ghettos d’immigrés, « si communautarisme il y a, c’est éventuellement un communautarisme d’attente, de réaction à la ségrégation, et non une construction de type sécessionniste». Les ghettos de pauvres sont des ghettos de relégation, qui n’ont pas été choisis et sont subis, à l’inverse des ghettos de riches.

3/ Ces faits conduisent à « l’enfermement social des enfants». « Pour avoir une chance non nulle d’interagir avec des familles ayant réussi dans le supérieur, il faut être déjà soi-même enfants d’adultes ayant réussi dans le supérieur. Les enfants dont les parents ont faut des études courtes n’ont quasi aucune chance d’interagir avec des enfants ou des adultes  ayant dans leur famille l’expérience d’une scolarité longue (…) La proportion de voisin issus de l’immigration est de près de 25% pour les enfants  dont les parents sont nés à l’étranger, elle est en moyenne tout à fait résiduelle chez ceux dont les parents sont français».

4/ « On conçoit l’importance tout à fait décisive de l’environnement social, notamment au collège, au cours de l’adolescence (…). Comment un adolescent peut-il assumer une attitude positive vis à vis de l’école quand ses camarades potentiels  - dont i la par ailleurs besoin pour s’émanciper- sont en échec et conditionnés à adopter une attitude de défiance vis à vis de l’école ?».

 

Depuis 2004, on s’est donné comme objectif, sous le quinquennat du président Sarkozy, la disparition de la carte scolaire, en commençant par l’assouplir. Les résultats de cet assouplissement ont été si peu convaincants, qu’on n’est pas allé au delà d’une politique facilitant les dérogations à la carte scolaire.

A partir de 2012, le discours politique a changé. Jean-Paul Delahaye a été chargé d’une mission sur la grande pauvreté et la réussite scolaire et son rapport publié en mai dernier[2] préconise "le choix de la solidarité pour la réussite de tous". Dressant le constat de toutes les difficultés rencontrées par les familles des milieux populaires à l’école ( de la restauration à la santé scolaires, en passant par les sorties et fourniture scolaires, sans négliger l’insuffisance des bourses attribuées pour les collégiens), il propose quatre leviers pour une politique globale au service de la réussite de tous.

-       Rendre plus équitable l’allocation de moyens aux établissements scolaires. On a déjà évoqué sur ce blog l’écart très révélateur des dépenses consenties pour l’accompagnement éducatif des collégiens et pour les  colles des élèves de classes préparatoires[3], mais il s’agit aussi de maintenir la priorité à l’enseignement primaire et notamment à l’entrée précoce en maternelle, et de développer l’accompagnement éducatif suer le temps de présence à l’école et hors temps scolaire.

-       Réaliser une école inclusive, en privilégiant les approches communes au cours de la scolarité obligatoire, réalisant et faisant vivre l’hétérogénéité de la population scolaire : adopter des principes d’organisation et de fonctionnement pédagogique  favorisant la réussite de l’école inclusive : pédagogie explicite, coopération au service des apprentissages, évaluation exigeante et encourageante, amélioration du climat scolaire. On a évoqué dans des billets récents plusieurs de ces priorités[4].

-       Développer une politique de formation et de gestion des ressources humaines visant la réduction des inégalités.

-       Promouvoir une alliance éducative entre l’école et ses partenaires, collectivités territoriales et associations.

 

 On peut se féliciter de ce que le ministère de l’éducation nationale et des collectivités départementales volontaires aient choisi de se livrer à partir de la rentrée prochaine à des expérimentations visant a améliorer la mixité sociale dans les collèges[5]. Mieux vaut un travail cousu main, au plus près des réalités des territoires urbains concernés, qu’une réglementation uniforme décidée d’en haut. Des secteurs de recrutement élargis devraient permettre d’éviter aussi bien les ghettos de riches que les ghettos de pauvres. Les familles devraient indiquer leurs préférences pour tel ou tel collège de ce secteur élargi, et cette demande devrait faire l’objet d’une régulation fine par les partenaires locaux sur critères médicaux, sociaux et géographiques notamment. Quant aux établissements du même secteur élargi, ils devraient proposer aux familles une offre de formation concertée, variée et non concurrentielle.

On pourrait alors progressivement sortir de la situation actuelle où « 700 collèges (soit 10 % d’entre eux) accueillent moins de 6 % de collégiens d’origine sociale très favorisée. Soixante-dix collèges accueillent plus de 80 % de collégiens d’origine sociale défavorisée.[6] »


[1] Maurin, Eric, Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social, La République des idées, Seuil, 2004.

[2] Delahaye, Jean-Paul, Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous,http://cache.media.education.gouv.fr/file/2015/52/7/Rapport_IGEN-mai2015-grande_pauvrete_reussite_scolaire_421527.pd

[3] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/300915/le-cout-du-lycee-et-les-classes-post-bac

[4] Voir notamment :

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/051115/lutte-contre-le-harcelement-oser-la-cooperation-entre-eleves

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/151015/climat-scolaire-des-instruments-de-mesure-revelateurs

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/071015/mobilite-scolaire-au-college-quelle-est-la-part-des-exclusions

http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/120915/la-reussite-scolaire-pour-tous-quels-moyens-de-l-approcher-selon-eric-maurin

[5] http://www.education.gouv.fr/cid95191/renforcer-la-mixite-sociale-dans-les-colleges.html

On saluera notamment la qualité de ce dossier en ligne, et notamment l’accompagnement scientifique prévu pour ces expérimentations ainsi que les repères bibliographiques fournis dans ce document.

[6] http://www.lemonde.fr/education/article/2015/11/10/une-vingtaine-de-departements-vont-experimenter-une-nouvelle-carte-scolaire_4806148_1473685.html#2OGic73EdCiWpksz.99

 

 

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